N° 72 LA SPIRITUALITE DANS L'ART

Legende :Cahier N° 72
Legende :Cahier N° 72

Vers la prière des profondeurs par BERTRAND VERGELY


 
Au cours des années 80, j'ai eu l'occasion de suivre les cours de Gilles Deleuze sur Spinoza à l'Université de Saint-Denis. Des cours admirables dispensés par un professeur de haute tenue. Je me souviens qu'un jour, abordant la question de la prière, Gilles Deleuze a commenté celle-ci en indiquant que ce sont les petits enfants qui prient. Ils supplient. Ils cherchent à attendrir pour obtenir une faveur, un plaisir qu'on leur refuse, un jouet. La prière est une ruse. Les petits chiens agissent comme les enfants. Le coker et le labrador savent attendrir. Il peut y avoir de la perversité dans la prière. C'est la raison pour laquelle le philosophe qui pratique le soupçon comme Spinoza ou comme Gilles Deleuze s'en méfie. Le philosophe qui pratique la raison, comme Alain, s'en méfie aussi.
 
Il voit dans la prière un moyen magique primitif. La religion est la première philosophie de l'humanité explique Auguste Comte. Alain ne dit pas autre chose dans Les dieux. L'enfant comme le " primitif" savent dans leur inconscient que, qui possède le pouvoir social, possède tout. Il peut agir sur la Nature en faisant agir la société. Il flatte donc la société en la faisant grande et en se faisant lui-même petit. La prière est un art de magie et de pouvoir. D'où cette exclamation de Nietzsche citée par Camus dans L'homme révolté: " Ne plus prier, mais bénir ". Exclamation que l'on peut comprendre ainsi. Ne cherchons plus à maîtriser le monde par ruse en nous faisant petits. Affirmons la vie. L'homme libre ne prie pas pour vivre. Il vit. Cette affirmation est sa piété.
 
Les philosophes jugent sévèrement la prière. Cela remonte à Épicure, qui voyait en elle le fondement de l'aliénation de la condition humaine. Qui prie les dieux réclame un miracle. Qui attend un miracle n'agit pas. Qui n'agit pas se condamne à devoir prier et à devoir attendre un miracle pour vivre. Supprimons les dieux et la prière, l'humanité sera libérée. D'où l'épicurisme dans l'Antiquité et le matérialisme dans la modernité. Marx n'aura pas un discours différent, puisqu'à la fin de sa Contribution à la critique de la Philosophie du Droit de Hegel, il avancera que seule la mort de la religion permettra de libérer l'Allemagne de son temps. On ne change la société que quand on n'attend pas de miracle et qu'on ne prie plus.
 
Notre société post-moderne a suivi les recommandations d'Épicure et de Marx. Elle ne prie plus. Elle agit en ne croyant que dans la vertu de l'action. Elle pense avoir raison et faire preuve de sagesse. Est-ce si sûr ?
 
Dans les mêmes années où j'allais écouter les vivre cours de Gilles Deleuze sur Spinoza, un livre est sorti. L'Étoile de la Rédemption de Franz Rosenzweig. Ce livre m'a étonné. Il y était dit le contraire de ce que mon époque pensait être sage, puisqu'on pouvait y lire que pour rien n'est plus important que la religion et, dans la religion, rien n'est plus important que la prière. Ce qui invite à s'interroger. Qu'est-ce qui peut donc conduire un grand philosophe à soutenir que rien n'est plus important que la religion en général et la prière en particulier ? Osons cette réponse.
 
On a coutume de dire que la religion est relation, relation à une source d'être transcendant, relation à une communauté socio-historique. On demeure à l'extérieur, quand on envisage le religieux ainsi. Celui-ci est vertu sous la forme de la vertu de religion qui consiste à faire religieusement les choses en faisant preuve de la plus extrême attention. D'où l'intérêt philosophique du religieux, celui-ci devenant une expérience de haute pensée au lieu de relever d'un phénomène affectif ou social, même si ces dimensions ne sont pas à négliger.
 
Lisons la religion à partir de cette attention vigi¬lante, on entre dans une dynamique que Saint Grégoire de Nysse a bien résumée quand, parlant de la vie spiri¬tuelle dans sa huitième homélie du Cantique des Cantiques, il explique que celle-ci nous fait aller « de commencement en commencement par des commencements qui n'ont pas de fin ».
 
Le monde n'a pas été créé. Il est en cours de création. Mieux encore, il va être créé. Tout va vers de plus en plus de vie. Tout va vers non seulement une nouveauté, mais une nouveauté de nouveauté. C'est ce qu'exprime fort bien Rosenzweig, quand il souligne que le monde passe par la création, la révélation et la rédemption, terme à comprendre comme étant la reprise de ce qui est à un niveau de nouveauté radicale, si bien que rien n'est perdu. Une telle structure éclaire le religieux. Nous y apercevons combien la vie est attentive à elle-même et donc combien elle fait religieusement les choses. Nous comprenons, de ce fait, la prière.
 
On prie pour inviter quelqu'un à venir. La prière est, en ce sens, accueil, hospitalité. Elle brise l'indifférence. Elle fonde la société. Elle l'accomplit en faisant vivre une humanité qui s'accueille et non une humanité qui se déchire. Le rêve de la révolution que la Révolution n'a pas su faire advenir. Si elle avait su prier, peut-être n'y aurait-il pas eu ces dizaines de millions de morts pour faire advenir un monde meilleur.
 
On prie également pour sauver quelqu'un d'un grand danger ou pour se sauver soi-même. Il y a des moments dans l'existence où il faut dépasser le plan individuel. Il faut que ce soit la vie qui parle dans son noyau d'être. Prier consiste à se mettre en résonance avec ce noyau fondamental. On prie pour que la vie vienne et se charge des vivants que nous sommes. On accueille donc la vie en se mettant dans la vie. Cela opère des miracles. Que de choses étonnantes se produisent, quand on laisse parler l'être qu'il y a dans l'Homme!
 
Enfin, il est une troisième prière, qui est la prière des profondeurs. Celle-ci consiste à accueillir le monde qui vient. C'est la prière que l'on trouve dans les monastères. La prière des anachorètes, de ceux qui sont en partance pour le monde à venir, anachorète venant du Grec anachoresis, qui veut dire départ.
 
Rosenzweig a eu le sens d'une telle prière, tout comme il a eu le sens de la religion fondamentale. A un moment où l'Europe s'engageait dans la guerre et la Révolution au nom de l'action, c'était en 1914 date à laquelle il a vécu et écrit, il a senti la nécessité de réagir et d'expliquer pourquoi le monde a besoin de religion et de prière.
 
Le monde a besoin d'attention à la vie. Il a besoin d'apprendre à aller dans le mystère d'une vie qui va de plus en plus loin. Il a besoin d'apprendre à l'accueillir, à l'honorer, à la faire vivre en lui-même comme on cultive l'amitié en l'accueillant sans cesse.
 
Les articles présentés dans cet ouvrage participent de cette attention à la vie et au vivant. Leur érudition, leur qualité de pensée, leur humilité font d'eux des témoignages féconds. Chaque époque a besoin de voix qui relaient l'appel des profondeurs. Ces voix rassemblées ici sont de tels relais. Baudelaire dit dans Les phares que les phares sont" un cri répété par mille sentinelles ". Lisons et savourons ces pages sur la prière comme le signe que des sentinelles nous envoient pour nous éveiller.
 
 
 
SOMMAIRE du n°72

Éditorial
Bertrand Vergely

Entretien avec ... Maurince Bellet
- Le regard intérieur est tourné vers dieu
Propos recueillis par Jean Pigeot

Histoire- Hommage à «Saint-Claudius» n°21.
par Alain Bernheim

Histoire des spiritualités.
- A l’aube des monothéïsmes
par Bertrand Heyraud

La Prière comme regard intérieurEditorial
par Pierre Langlet

Avant-Propos
par Jacques Chrissos

- Prières, Prières…

- La prière du cœur

- Pourquoi les Francs-maçons prient-ils ?

- La prière lors de la consécration d’une loge

- La prière lors de l’installation du Vénérable Maître

- Le prologue de l’Évangile selon Saint Jean

- Les Old charges

- La prière au Rite Écossais Rectifié

- Prière et invocation au Rite d’York

- La prière dans le judaïsme

- La prière en islam

- La prière, la méditation et le hatha-yoga

- Terre de vie et de lumière