N° 74 LA SOLIDARITE, UNE IDEE NEUVE ?

Legende :Cahier N° 74
Legende :Cahier N° 74

La Solidarité, un lien social et spirituel
AVANT-PROPOS par FRANÇOIS STIFANI
Grand Maître de la Grande Loge nationale Française
 « L'esprit du Christ anime de toujours à toujours l'histoire de la liberté " Spinoza
 

Dans le triptyque des trois vertus théologales, la charité arrive après la foi et l'espérance; elle n'en est pas moins importante car elle constitue la manière dont on peut manifester son amour du prochain au travers de l'amour de Dieu. Il s'agit bien de reconnaître le Frère en l'autre, ce qui est le fonds de l'engagement et du comportement maçonnique. Cet engagement et ce comportement se conjuguent en Loge et en dehors de la Loge, sous le nom de" fraternité ", la fraternité étant, comme on le sait, l'essence même de la Maçonnerie. Dans ce contexte, la solidarité, mot couramment employé de nos jours, est la forme que prend la charité lorsqu'elle s'exerce dans le monde profane, même si elle s'inspire du principe d'appartenance commune de l'humanité au monde supérieur : ce qui est partagé par les hommes depuis la Création, leur nature " exceptionnelle ", doit continuer d'être partagé dans, le présent, surtout quand la dignité de l'homme est menacée ou bafouée. De ce point de vue, la solidarité est, en quelque sorte, le" bras armé " de la charité, davantage perçue comme un sentiment, une vertu ou un idéal.

La Maçonnerie qui n'a pas à ignorer le monde profane et ses aléas, en vertu du principe de fraternité qui est le sien, se doit donc d'exercer la solidarité au travers de ses membres et de leurs actions d'une manière qui recueille non seulement l'assentiment de nos concitoyens mais encore leur estime et leur admiration.
 
On pourrait penser que, dans une société humaine plus riche, plus performante, plus développée qu'elle ne l'a jamais été, l'exercice de la solidarité serait devenu superflu ; comme on peut le constater tous les jours, il n'en est rien et, tous les jours nous offrent des occasions d'être solidaires et de pratiquer la solidarité, si modestes soient les actions effectuées à ce titre. Dans ce domaine rien n'est inutile et tout est important car c'est le regard de l'homme sur l'homme qui est en jeu et aussi le regard de l'homme sur lui-même dans le miroir.
 
Être solidaire, c'est créer et entretenir" un lien avec ", c'est renouer avec l'idée de famille à l'échelle des peuples, des races, de la planète entière.

Or il n'est pas inutile de répéter l'importance de ce mot et des actes qui doivent l'accompagner dans un monde où l'exaspération de certains égoïsmes accroît le besoin de solidarité. C'est tout le paradoxe d'un monde immensément riche et confortable où demeurent des poches dramatiques de pauvreté et d'abandon.
 
Mais qu'est-ce qu'être solidaire? Ce n'est pas seulement donner par pure charité, ce n'est pas seulement s'apitoyer sur le sort des autres en essayant de soulager leur condition, ce n'est pas seulement se sentir touché par tout ce qui est humain, parce que" rien de ce qui est humain ne nous est étranger ", comme il est dit dans la devise de la Fondation pour la Promotion de l'Homme, initiée par la Grande Loge Nationale Française.
 
Être solidaire, c'est se sentir responsable de son voisin quand il souffre et même quand il ne souffre pas, c'est partager avec lui, sur le chemin de la vie, les peines, certes, mais aussi les joies, c'est ne rien ignorer de ce qui peut prolonger l'humanité au-delà de ses faiblesses et de ses erreurs, pour montrer au monde que l'homme est toujours debout parmi les hommes courbés qui peuplent la planète.

Ce lien, qu'il est bon, utile et nécessaire de tisser avec tous les autres hommes sans distinction, doit être l'une des marques visibles de l'investissement des Maçons dans le monde; ce lien relie ses membres, extrayant de la solitude propre à la condition humaine tous ceux qui pensent qu'il y a du bonheur à sourire à l'autre, à lui tendre la main, à partager le pain et le vin avec lui.
 
La solidarité va donc au-delà de la simple charité, du moins au sens où les médias l'entendent aujourd'hui, lorsqu'il s'agit de suppléer à certaines défaillances du système de santé ou de la seule convivialité qui devrait être la règle générale.
 
Le respect de l'autre fait partie de la solidarité, l'anticipation de ses désirs, s'ils sont justifiés, également mais plus encore, peut-être, le sentiment de participation à l'aventure commune de la vie qui demeure dans l'histoire du monde une exception.

Elle se montre par l'entraide et c'est bien mais elle se fonde sur la conscience d'être, à un certain moment et en maints endroits, à la fois l'Unique et le Tout de l'humain, assurant indéfiniment la Promotion de l' Homme, en dépit des vicissitudes qu'il se crée parfois lui-même.
 
On voit bien que la société d'aujourd'hui, qui n'a aucune excuse en ce qui concerne la solidarité qu'elle devrait montrer en toutes occasions, manque parfois à ses devoirs. Le droit de bénéficier de la solidarité des autres passe par le devoir de l'exercer à l'égard des autres. C'est le message de la Maçonnerie, qui ne connaît ni frontières ni barrières et qui s'enhardit jusqu'à oser prétendre qu'il est possible d'instaurer ici-bas le règne de la fraternité universelle.

Mais elle le fait à l'abri des regards publics et des médias trop voyants ; d'ailleurs la vraie charité ne transparaît bien au travers de la solidarité que si l'on devient invisible derrière son acte de charité. Elle est forcément discrète et secrète, aussi efficace que peu démonstrative. Elle n'est pas réservée aux Maçons de la part de leurs Frères Maçons car les Maçons sont les Frères de tous les hommes et tous les hommes sont frères, si l'on en croit le message universel de la chrétienté. C'est ce qui différencie la solidarité fraternelle de la globalisation économique : la première fonde sur le partage l'essence même de son exercice, la seconde partage inégalement ce qui devrait se partager entre tous à hauteur des besoins respectifs.

De ce point de vue, la solidarité est tout autant morale que matérielle ; elle ne rejette aucun des actes de charité initiés dans la vie publique mais elle initie une autre dimension à ces actes, qui est celle de la participation à une transcendance. L'excessif progrès matériel peut donner le sentiment parfois qu' il constitue un écran à cette transcendance: c'est une illusion d'optique car quels progrès l'homme aurait-il pu faire s'il n'avait été marqué dès l'origine du sceau de cette transcendance ?
 
Il reste, pour les Maçons de toute appartenance, de toute conviction philosophique, de toute croyance religieuse, à construire sur le terrain de la vie profane le monument de solidarité que l'on attend d'eux et à mettre tout en œuvre pour cela, afin qu'on puisse les reconnaître sans pouvoir dire qui ils sont.
 
La solidarité ne s'accommode pas de l'exhibitionnisme mais de la proximité, elle est une manière de s'approcher du modèle humain en s'approchant de l'autre, elle demeure plus que jamais la voie à la fois mystérieuse et pourtant évidente d'une émergence du caractère exceptionnel de l'homme dans ce lien ténu que peut être une rencontre, une parole, un service.

La solidarité est une forme d'initiation à l'altérité car, dans la vie ordinaire, le rejet de l'étranger n'est jamais loin et le sentiment de l'ennemi souvent proche. D'ailleurs, dans la notion de charité qui inspire la solidarité il y a le mot "cher ", qui signifie que l'autre est aimé et précieux parce qu'aimé. C'est ce que la Solidarité tente d'induire dans tous les comportements, lorsque ceux-ci acceptent de se placer dans le droit fil d'une empathie pour l'autre parce que c'est l'homme qui est concerné.
 
C'est aussi pour cette raison que la solidarité fait partie intégrante de toutes les formes d'humanisme, si celles-ci se fondent, comme il est naturel, sur le lien quasi mystique reliant les hommes entre eux lorsqu'ilsle veulent bien. On ne dira jamais assez que la solidarité n'est pas que la défense de la veuve et de l'orphelin, comme on disait autrefois, mais aussi et surtout l'offrande de soi à l'altruisme.
 


SOMMAIRE du n°74

 
Éditorial
- La Solidarité, un lien spécifique social et culturel
par  François Stifani

Symbolisme.
- Le Franc-maçon ce pèlerin cheminant vers la symbolique.
par Michel Baron

Regard sur Teilhard de Chardin
- du Phénomène humain à l’activation de l’énergie
par Jean-Pierre Frésafond

Histoire des spiritualités
- Et arriva la philosophie.
par Bertrand Heyraud

De l’hospitalité à la solidarité
par Jean-Pierre Rollet

Jusqu’où se montrer solidaire
par  Alain Houziau

Entraide interconfessionnelle, solidarité soufie et fraternalisme maçonnique entre chrétiens et musulmans de Grèce en Turquie.
par Thierry Zarcone

Des solidarités
- Des solidarités profanes à la solidarité maçonnique
par Jean-Paul Holstein