N° 85 Les Mythes

Legende :
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"Les mythes, sources et essence de la spiritualité initiatique"

Le cheminement initiatique
La Maçonnerie a beau ne pas appartenir au monde profane par son exigence du secret, elle s'adresse néanmoins à une humanité qui vient à sa rencontre pour surmonter des détresses et formuler des désirs nés du monde profane et résultant de son histoire.

~~La Maçonnerie a une histoire et elle supporte une œuvre historique, au moins par la distance qu'elle établit entre le temps de l'événement et le temps de ses mystères. Or cette histoire nous interroge avec force à l'heure présente.
 
Par son exigence de régularité, par son inscription dans les grandes traditions métaphysiques de l'humanité et par sa relation avec l'idée créationniste promue par les religions monothéistes, la Grande Loge Nationale Française ne peut être confondue avec les obédiences " libérales " dont se réclament les Maçonneries d'émancipation. Celles-ci sont nées d'un combat, parfois héroïque, parfois facile, contre les grandes institutions religieuses. Comme tous les savoirs sécularisés, aujourd'hui elles sont désarmées devant les sommations religieuses qui montent d'un monde à nouveau tenté par les revendications identitaires. Jadis, Maçonneries des Lumières, elles sont devenues des Maçonneries de la " bien¬pensance " ; autant dire que ce sont des Maçonneries du passé.
 

 

SOMMAIRE
 
Éditorial de Bruno PINCHARD
La Franc-Maçonnerie et ses mythes, le cheminement initiatique

Symbolisme
La légende du grade de Maître, du mythe à l'ésotérisme de la tradition initiatique
Gérard MARRO
 
Histoire de la Franc-Maçonnerie
Jean Baylot, Memphis-Misraïm et le martinisme, un compagnonnage méconnu
conférence inédite de Jean Baylot
Francis Delon

Histoire des spiritualités
La renaissance du XIIè siècle, au sud de la Méditerranée
Bertrand Heyraud
 
 
 
LE DOSSIER
"Les mythes, sources et essence
de la spiritualité initiatique"
 
Lectures et parallèles
Antoine DUNAC
Médiateurs et mondes intermédiaires
Antoine DUNAC
 
La Création
Henry MARY
 
Le mythe osirien
Alain GAUTHIER
 
Prométhée ou Dyonisos
Jean-Jacques WUNENBURGER
 
Prométhée
Alin FONT
 
Thésée
Christian PETITJEAN
 
Le mythe de Sisyphe
Marc FIORENTINI
 
Les Mystères d'Éleusis
Pierre CAVILLON
Les mythes sacrés et profanes
Pascal LARDELLIER

Editorial

LA FRANC-MAÇONNERIE ET SES MYTHES
Le cheminement initiatique
Bruno PINCHARD
 
La Maçonnerie a beau ne pas appartenir au monde profane par son exigence du secret, elle s'adresse néarunoins à une humanité qui vient à sa rencontre pour surmonter des détresses et formuler des désirs nés du monde profane et résultant de son histoire.
 
La Maçonnerie a une histoire et elle supporte une œuvre historique, au moins par la distance qu'elle établit entre le temps de l'événement et le temps de ses mystères. Or cette histoire nous interroge avec force à l'heure présente.
 
Par son exigence de régularité, par son inscription dans les grandes traditions métaphysiques de l'humanité et par sa relation avec l'idée créationniste promue par les religions monothéistes, la Grande Loge Nationale Française ne peut être confondue avec les obédiences " libérales " dont se réclament les Maçonneries d'émancipation. Celles-ci sont nées d'un combat, parfois héroïque, parfois facile, contre les grandes institutions religieuses. Comme tous les savoirs sécularisés, aujourd'hui elles sont désarmées devant les sommations religieuses qui montent d'un monde à nouveau tenté par les revendications identitaires. Jadis, Maçonneries des Lumières, elles sont devenues des Maçonneries de la " bien¬pensance " ; autant dire que ce sont des Maçonneries du passé.
 
La Grande Loge Nationale Française, quant à elle, se doit d'être l'Obédience capable d'entrer en résonance avec les nouvelles attentes de classes sociales particulièrement mises à l'épreuve par la crise. Loin d'un recentrement excessif autour d'un seul rituel, elle rassemble la plus large mémoire initiatique encore vivante aujourd'hui et la rend accessible à des indivi¬dualités qui ne trouvent pas leur place dans les religions constituées ni dans les productions autorisées de la sagesse laïque.
La Grande Loge Nationale Française, quant à elle, se doit d'être l'Obédience capable d'entrer en résonance avec les nouvelles attentes de classes sociales particulièrement mises à l'épreuve par la crise. Loin d'un recentrement excessif autour d'un seul rituel, elle rassemble la plus large mémoire initiatique encore vivante aujourd'hui et la rend accessible à des indivi¬dualités qui ne trouvent pas leur place dans les religions constituées ni dans les productions autorisées de la sagesse laïque.
On peut présenter aux candidats à nos mystères la beauté de nos rites, la richesse de notre mémoire et notre écoute des questions du temps présent. Nous devons aussi leur faire valoir combien les savoirs disponibles aujourd'hui au titre des Sciences de l'homme sont partiels et singulièrement privés de mémoire. Ils font de l'homme le sujet de la mondialisation. Mais la Maçonnerie a une autre tâche : elle introduit une donnée anthropologique nouvelle dans le bilan de l'homme voué aux métamorphoses en cours. Il devait advenir un homo festivus, sans feu ni foyer, voici que s'invite au banquet de la mondialisation l'homme de la grotte Cosquer et des fresques de Lascaux, l'homme du symbole et du sacrifice, l'inconnu pariétal et le masque impassible des attachements sans âge. Cet homme est pris en charge par la Grande Loge Nationale Française et conduit jusqu'à une nouvelle conscience de soi.
 
Autant dire que notre Obédience pointe un manque et un déplacement dans le sujet de la science qui gouverne le monde des techno-sciences. Les vérités positives assurent des communications sans obstacle, les vérités délivrées par l'initiation ne dénoncent pas ces procès tout puissants, elles les doublent ou les redoublent d'un réseau d'intrigue et de résonance qui désespère la société de la transparence et lui enseigne une ontologie de soi étrangère au programme d'une maîtrise intégrale des variables humaines.
 
L'homo latomicus est une telle singularité dans l'état contemporain de l'hominisation qu'il ne faut chercher ailleurs les causes des désordres du monde maçonnique traditionnel : la fréquentation des origines a des répercussions imprévisibles dans les conduites de gestion et "d'excellence" dont s'orne la productivité moderne. Le Maçon veut créer de nouvelles fraternités, souvent il n'engendre que des désordres locaux dans les lois asso¬ciatives. Il faut s'y faire, c'est une autre attestation des forces qu'il réveille. Lui qui sait que le Maître est mort, lui qui est embarqué dans les voies de substitution d'un savoir perdu, il ne fonde pas, il n'assure pas des légiti¬mités, il multiplie des conduites mal identifiées et il est une signe de désobéissance dans les socialisations labo¬rieuses. Il est " ailleurs " et c'est assez d'être sous le pouvoir d'un tel" ailleurs" quand il s'agit de marquer le pouvoir d'une initiation: même si les voies de réalisation de cette initiation d'abord virtuelle manquent toujours aussi cruellement ou sont ouvertes à l'aléa des destins individuels.
 
La théosophie maçonnique -en Maçonnerie la Science sacrée prend la forme d'une pratique de Dieu plus encore que d'tJn savoir -marche à rebours des évidences que les Etats en perte de pouvoir veulent accumuler pour vérifier leur pouvoir de commander et de se faire obéir. Par la pratique d'un rituel sans forme initiale ni histoire certaine, la Maçonnerie entre dans le murmure des âges et recrée les conditions d'une fondation de l'humain qui reste étrangère aux expérimentations les plus assurées de l'humanisation profane. Elle est toujours en dehors des bilans comptables et, c'est se faire sûr juge de son pouvoir que d'estimer, comme on l'a fait, qu'elle est trop importante pour qu'on la néglige, quoique trop faible pour qu'on la surestime ...
 
La Maçonnerie est un savoir d'empire. Elle offre aux pouvoirs qui ne la comprennent pas les arcanes d'un empire humain soustrait aux regards et jouit de sa souveraineté dans une ombre qui décourage les conduites publicitaires de la gouvernance. Elle est l'intelligence même des crises : c'est pourquoi elle est une technique de survie pour les heures qui viennent et doit être recommandée comme telle à ceux qui sont lassés des prescriptions communes.
 
Dans les rituels maçonniques, il existe une formule qui devrait être citée plus souvent, car elle résume l'ouverture de la spiritualité maçonnique par rapport aux sagesses trop fortement repliées sur leurs formules unificatrices : " rassembler ce qui est épars ". Bien entendu, ce mot d'ordre enseigne assez que la tâche initiatique n'est jamais de courir les transcendances inaccessibles, mais d'abord de se perdre dans l'épars, c'est-à-dire d'abord dans le monde, pour y recenser toutes les formes de convergence qui l'habitent. L'épars est notre élément et c'est parce que le monde ne livre l'initiation que sur le mode de fulgurations vite éteintes que le travail sur soi à un sens et qu'une histoire s'esquisse. Rien de plus actuel qu'un tel mot d'ordre: dans la crise des Sciences humaines, il existe encore un style de rassemblement qui suit les mouvements de la dispersion et découvre l'unité non dans une coupure ascétique à l'égard du divers, mais dans les voies dictées par ce divers lui¬même et selon les chemins de traverse qu'il multiplie. Cette formule devrait inspirer à chaque Maçon un destin aventureux qui n'oblige pas à choisir entre le devenir et l'éternel, mais transmet l'éternel jusque dans les caprices du temporel.
 
Non seulement cette sagesse n'est pas sourcilleuse, mais elle s'oppose fondamentalement à toute forme de fanatisme en enseignant la nécessité du temps pour réaliser l'œuvre. C'est une sagesse pessimiste, si l'on veut, au sens où la pierre philosophale n'est pas offerte dans sa plénitude dès les premiers pas de l'initiation, et où elle comporte le risque de l'échec, de la déception, de l'œuvre inachevable et une forme de nihilisme assumé face aux promesses d'un progrès désormais dérisoire. Mais nul ne peut retirer à la " voie substituée " une intelligence exemplaire des risques de la vie spirituelle et c'est précisément pourquoi cette quête constitue une alternative aux pensées qui ne se nourrissent que de miracles. La mort n'est pas épargnée à l'homme de désir. Mais c'est précisément au bord du tombeau du meilleur des hommes qu'une chance de salut se dessine, à même la souffrance des os dispersés et de la chair défaite, selon cette forme de défection de l'Etre où précisément règne l'épars.
 
Je ne souhaite pas ici reconstruire tout l'édifice maçonnique traditionnel, mais seulement mettre en évidence quelques traits saillants qui donnent toute sa signification au dessein d'une Maçonnerie de culture, qui ne néglige rien de l'exigence d'un absolu actif dans le monde, mais fuit les représentations simplistes de cette action par définition soustraite au monde mani¬festé. Nous serons d'autant plus Maçons que nous serons plus attentifs aux états multiples de l'être. Nous ne venons pas sur le chantier dans un temps unitaire et assagi.
 
Nous exerçons notre art dans un temps déchiré qui a usé toutes les sagesses disponibles. Ne restent que des entreprises sans doute excessives, invisibles et aléatoires. La Maçonnerie est leur garantie, elle leur fournit une langue, une histoire, des signes de recon¬naissance. Ce n'est pas un don si indifférent ni si dépourvu d'efficace que les esprits chagrins voudraient se l'imaginer.
 
Folklores inextricables, mythes tronqués, rites compulsifs, livres chiffrés, écritures doubles, événements dévorants, géopolitique cataclisrnique, rêves équivoques, amours contradictoires, confessions inachevables ; tout nous est bon pour entrer dans la forêt des symboles, selon une intuition qui parcourt les systèmes de pensée et que la grande philosophie rencontre à son tour comme une question suprême ainsi que J'exprime Hegel dans La Philosophie de l'histoire mondiale (Introduction de 1822) :
"S'impose à nous la question de savoir si, derrière le vacarme, la bruyante surface des phénomènes, ne se trouverait pas une œuvre intérieure, silencieuse et secrète, dans laquelle serait emmagasinée la force des phénomènes et à laquelle tout profiterait, en faveur de laquelle tout serait advenu."
 
Être Maçon, c'est savoir, selon une expérience indubitable, que nous ne fréquentons cette " œuvre intérieure " que par fragments et éclats, mais que ceux-ci proviennent tous d'un arbre légendaire dont nous ne nous écartons jamais et dont nous recherchons à jamais l'ombre propice et la protection royale.