N° 83 FRANC-MACONNERIE ET HERMETISME

Legende :Cahier N° 83
Legende :Cahier N° 83

 

Pour beaucoup l'idée de mystère est indissocia¬blement accolée au caractère religieux et cultuel, que le christianisme a valorisé dans les dogmes que sont notamment la Trinité, l'Incarnation ou la Rédemption. Ils prennent, pour d'autres, appui sur les mystères antiques de ces sociétés secrètes dont les mythes insufflent le principe d'un médiateur entre Ciel et Terre.
Cependant malgré les similitudes dans la dramatisation symbolique des mystères antiques, religieux ou ceux de la Franc-Maçonnerie, il y a de vraies différences dans l'appréhension du projet à terme.
Pour les Maçons théistes, attachés à leurs racines, héritiers des bâtisseurs de cathédrales, enfants de la veuve, ouvriers sur les chantiers d'Hiram, seul compte le travail sur ces concepts en ne perdant jamais de vue le projet dans l'art de tailler la pierre brute et le sens de l'esquisse dans l'accomplissement de l'œuvre.

 

 

 

 

 

 

SOMMAIRE
 
Éditorial de Pierre BENZAQUEN
Vous avez dit mystères ?

Avant-propos de Bruno PINCHARD
Hermétisme et Franc-Maçonnerie, une culture du mystère
 
Symbolisme
Le sceau de Salomon, l'hexagramme à travers les âges
Simon PERELMUTER
 
Tradition, foi et raison
François-Xavier Tasse
 
Histoire de la Franc-Maçonnerie
Cagliostro et la Maçonnerie égyptiennees
Francis Delon

Histoire des spiritualités
Les siècles obscurs
Bertrand Heyraud
 
 
 
LE DOSSIER
"Franc-Maconnerie et hermétisme, une culture du mystère"
 
Le Corpus Hermeticum
Claude TANNERY
Franc-Maçonnerie et hermétisme, l'humanisme ancien
Pere Sanchez FERRE
 
Universalité de l'hermétisme et Franc-Maçonnerie écossaise
Nicolas HAIMOVICI BASTIER
 
Hermétisme et sacrée
Jean-Jacques WUNENBURGERNNE
 
Les enfants d'Hermès et la science de l'homme
Antoine FAIVRE

 

Avant-Propos
 
HERMETISME ET FRANC-MAÇONNERIE
Une culture du mystère
Bruno PINCHARD
 

Avez-vous lu le Pimandre ? Regardez-vous quelque fois dans la " pupille du monde " ? Connaissez¬vous le sens du mot " théurgie " ? Le temple maçonnique aurait-il quelque archétype dans la vallée du Nil?
 
Ces questions semblent oiseuses ou reconduire la Maçonnerie à des superstitions romantiques qui lassent vite les nouveaux initiés. Elles appartiennent pourtant au patrimoine des Loges et il ne faut pas une grande érudition pour deviner que les grands symboles de la Maçonnerie rencontrent les enseignements d'Hermès, les prophéties qui ouvrent le Corpus de ses écrits, les traditions transmises par ses prêtres, Theut, Amon, Thamous. Mais le Maçon est-il obligé de plier sous l'encyclopédie des savoirs d'Alexandrie ? Le Maçon n'est appelé qu' à suivre sa voie intérieure en accord avec ses Frères, mais il ne pourra se soustraire aux échanges subtils qui se tissent depuis des millénaires entre la philosophie éternelle du platonisme, de l' hermétisme, du pythagorisme, de l'orphisme, de la kabbale et le dévoilement des lois du cœur et de l'esprit auquel, nouvel initié, il s'est engagé.
 
Tout cela ne serait-il que " culture ", patrimoine des savants ou des spécialistes, tandis que le Maçon serait voué à la seule inspiration ou à la pratique de son rituel ? Ces oppositions méritent quelques mises au point.
 
 
1 -La culture du mystère
 
En effet, ce n'est pas parce que les débats religieux ou politiques sont exclus des enceintes de la Maçonnerie régulière qu'il faudrait s'empêcher tout élargissement du point de vue. Le mystère a aussi sa culture.
 
Un ésotérisme bien entendu est toujours un ésotérisme qui rassemble ce qui est épars. Il doit, par conséquent, s'engager par priorité dans les voies les plus éloignées, les plus étrangères et les plus universelles de l'expérience humaine, qu'elles conduisent en Egypte ou en Chine. C'est alors que se vérifie le pouvoir d'illumination de la Maçonnerie, car c'est au cœur de ces savoirs aux histoires différentes que la fécondité du regard synthétique acquis dans l'initiation se vérifie et que les religions se réconcilient, les littératures révèlent leur unité profonde, les mythes se recomposent en une même arborescence et, enfin, que les éthiques profanes révèlent leur enracinement dans un illuminisme partagé.
 
Il convient dès lors de plaider pour la nouvelle vitalité d'une Maçonnerie de culture, non pas plus vraie que la logique symbolique, mais au contraire symbolique et fidèle à l'idée d'un Grand Architecte De L'Univers, parce que confrontée à l'énigme des savoirs dispersés et des longues errances des sagesses humaines. C'est par cet engagement culturel de la Maçonnerie que la vie initiatique prouve toute sa dimension spirituelle, car qu'est-ce l'esprit, si ce n'est la capacité à éprouver, comme en une chaîne d'union, l'analogie profonde qui règne dans l'histoire ?
 
Sans cet esprit perpétuellement réactivé au sein des Loges, les civilisations ne sont plus que des successions de formes absurdes, vouées au relativisme et incapables de porter une espérance après la mort. Toute autre est l'ambition d'une quête de la vérité dont on oublie trop la portée.
 
Plaider pour la prisca philosophia, la sagesse des anciens, c'est aussi préciser la place d'une vocation à la vérité qui se confond avec la demande de la lumière. Pour soustraire l'hermétisme au bric-à-brac des antiquités, encore faut-il disposer d'une idée affinée de la vérité, celle précisément que l'on vient chercher en Loge.
 
 
II -La recherche des vérités dans les sciences
 
Il convient pour cela de distinguer au moins deux régimes de vérité. Avant que d'être une" vocation", la vérité est l'établissement d'une connaissance objective qui nous permet de faire face aux défis de la nature. La vérité est alors mesure, calculabilité, procédure et productivité. Elle produit des représentations adéquates des phénomènes qu'elle soumet à des lois donnant lieu à une prédictibilité vérifiable. Moyennant cette discipline de l'esprit dont l'Occident est devenu le modèle à partir de l'époque de Galilée et de Descartes, la recherche scientifique peut revendiquer le monopole d'une vérité construite sur l'observation et la généralisation des hypothèses se fondent sur le double critère de la nécessité et de l'universalité des principes admis. La cause, la loi, l'évidence, avec leurs corollaires le mécanisme, la quantification, le refus des variables cachées, sont devenus les bases du savoir moderne, mais aussi les principes de sélection des élites et les garants d'une société tournée vers un double appel au progrès : libé¬ration à l'égard des contraintes de la nature -jusque dans la reproduction humaine -et refus des superstitions ainsi que des pouvoirs totalitaires qui les exploitent.
 
Il est certain que les développements les plus récents de la science ont pu remettre en cause ce modèle de certitude qui a favorisé le positivisme et l'arrogance des techno-sciences. Mais la critique de la science ne consiste la plupart du temps qu'en aména¬gements des modèles de la calculabilité ou en projections fantastiques sur les prétendus dévoilements du réel absolu que la science rendrait possible. C'est évidemment oublier les principes de base de la représentation scientifique qui n'a aucune vocation métaphysique et ne consiste qu'en l'application de catégories opératoires sur des phénomènes sélectionnés pour leur capacité à se laisser modéliser.
 
 
III -La vérité maçonnique
 
Une autre forme de vérité est concevable et appartient depuis ses origines au mouvement maçonnique. La Franc-Maçonnerie est née au milieu de la radicalisation de la mathématisation des phénomènes. On trouve des mouvements apparentés auprès de Leibniz et de Newton et ils hantent Descartes. La Maçonnerie participe sans doute des vues progressistes de ces fondateurs du monde moderne, mais sa seule existence suffit à démontrer qu'il existe une faille dans la domination scientifique des phénomènes. La Franc-Maçonnerie est la vigilance d'une autre forme de vérité implantée au coeur même du nouveau pouvoir de transformation de la planète et destinée à lui servir de limitation lucide.
 
Cette vérité, la Maçonnerie l'a reçue de La Renaissance, du réveil du néoplatonisme, de la kabbale, et précisément de l'hermétisme, c'est-à-dire de tous les savoirs voués à proposer un rapport de plus grande proximité avec le secret de l'univers que celui que transmettent les grandes traditions religieuses. Du point de vue de la Maçonnerie, la vérité n'est plus une représentation calculable, c'est une intuition que l'on peut qualifier " d'intellectuelle'', qui éclaire à la fois notre condition et la tradition qui, d'âge en âge, en perpétue le pouvoir d'illumination. L'homme n'y est plus défini à partir de son conflit avec la nature, il se reconnaît plutôt placé dans un univers de signes qui exigent d'être à la fois réveillés et entendus. Pas un de ces signes ne manque au rituel maçonnique, qui a pour vocation de les rassembler et de porter le plus loin possible leur pouvoir de connaissance de leur pouvoir. Autant dire que la Maçonnerie, si elle n'est pas nécessairement dualiste, sera gnostique ou ne sera pas.
 
La vérité scientifique, vouée à la construction d'un objet manipulable, cède la place à une vérité arrachée à la mort et au désir ; une vérité de dévoilement. Les grandes scènes maçonniques peuvent alors se succéder en multipliant les figures-limites de la condition humaine. Elles enseignent ainsi aux serviteurs de la " vérité du jour " une " vérité de la nuit " dont ils ne soupçonnaient l'existence que par les énigmes irrésolues de leur existence.
 
Face aux vérités univoques du monde administré, la Maçonnerie traverse les territoires inconnus de la vie d'outre-tombe, celle des attachements dévorants à la figure du centre, celle aussi des violences inavouables, du premier crime et du premier tombeau. A cet égard, il est probable que c'est la mort du Père et la méditation sur sa tombe qui constitue l'enseignement le plus élevé de tous les grades maçonniques, devançant et confirmant les avancées les plus spectaculaires de la psychanalyse. Mais avant de se faire savoir du divan, la méditation de la mort avait connu son moment philosophique avec les grands systèmes de l'idéalisme allemand. C'est dire que toute la culture occidentale de l'esprit se trouve prise dans le combat que la Maçonnerie aura mené contre les vérités hâtives de la conquête scientifique. Elle aura ainsi témoigné d'une vigilance qui éclaire d'un nouveau jour les grandes crises qui ont ponctué le pouvoir occidental : guerres mondiales, catastrophes écologiques, exterminations, armes de destruction massive. Face à cette somme de conséquences effroyables, résultat d'une lecture unilatérale de la manifestation, le sens maçonnique consiste à répéter que la clé est égarée, le centre est inaccessible, la parole est perdue. Mais si la vie profane est ainsi raturée, c'est qu'une autre vie latente est réveillée et l'initié est le natif de ce monde où jusqu'ici seuls les morts pénètrent.
 
Nombreux sont ceux qui, depuis Pascal et dans la suite de Baudelaire, ont défendu un champ de réalité au-dessus du réalisme " opératoire ", que l'on l'appelle " le surnaturel " avec les théologiens, le supranatu-ralisme avec les poètes, Gérard de Nerval ou le surréaliste. La Maçonnerie sonde les conditions d'une telle vocation au mystère. On peut la dire, semblable en cela à son pavé mosaïque, à la fois noire et blanche en ce qu'elle se voue à un rapport d'assimilation à la vie cosmique, mais en distinguant toujours les forces visibles et les puissances invisibles. La Franc-Maçonnerie sonde les souterrains de l'humanisation et les zones délaissées de la modernisation. Oui, elle creuse des cachots pour nos vices tout en élevant des temples à nos vertus. Elle réveille les fascinations de lenfance, les nostalgies de l'adolescence, les perversions de l'homme adulte et les fait entrer dans une catharsis constructrice de soi et favorable à la socialisation. Sous l'action de son théâtre intime, les idées reçues sont soumises à un ébranlement décisif sans verser cependant dans le risque du nihilisme, dans la mesure où le sujet est invité à une progression constante au milieu d'une communauté attentive et solidaire.
 
C'est au sein de cette communauté de la Maçonnerie que la vocation à la vérité gagnée par l'initiation trouve son épanouissement. Cette vocation certes précède l'entrée dans une Loge, elle se confond même avec le mystère de notre naissance et de notre destin, elle résume toute la force de vie et de pensée d'un individu. Mais celui ·qui est appelé à regarder autrement les formes de la vérité qui triomphent dans le monde profane cherchera toute sa vie la communauté rituelle où partager cette puissance de libération. Il la rencontrera ou ne la rencontrera pas. Mais, son passage sur la terre restera voué à une certaine nudité d'esprit dont le tablier est à la fois le symbole et l'écran protecteur.
 
Il sera devenu le fils de Mercure ou d'Hermès ...