N° 82 L'Orient

Legende :Cahier N° 82
Legende :Cahier N° 82

 

L'Orient, voies des spiritualités
 
Parler de l'Orient en Franc-Maçonnerie c'est accéder aux sources même des traditions. Et si l'objet de la quête du Maçon est la lumière, il considère ce point cardinal comme ultime référence.
 
L'Orient confronte le Maçon et l'homme à ses responsabilités. Il leur indique qu'ils peuvent regarder droit dans les étincelles de lumière, la force vive du soleil levant, avec pour seule protection cette part d'humilité qui est le fondement  de l'engagement maçonnique.
 
Icare a consumé ses rêves de liberté en s'imaginant pouvoir s'élever plus haut que la lumière et son père Dédale, encore lié à son fil d'Ariane, commit l'erreur d'un projet au-delà de sa mesure. La lumière de l'Orient nous trace donc nos possibles et nos interdits, elle nous met face à nous-mêmes. L'homme doit chercher son chemin dans les dédales du labyrinthe, avec ses sens uniques, ses impasses, ses ronds-points qui ne sont là que pour nous mettre en question. Le rabbi Nahman de Braslaw disait : "Ne demande jamais ton chemin à quelqu'un qui le connaît, tu risquerais de ne pas t'égarer ! "

 

 

SOMMAIRE
 
Éditorial de Pierre BENZAQUEN
L'Orient, voies des spiritualités

Avant-propos de Thierry ZARCONEY
Le voyage oriental des Francs-Maçons
 
Entretien avec Ysé TARDAN-MASQUELIER
L'hindouisme de l'occident
Propos recueillis par Jean Pigeot.

Symbolisme
Égypte, naissance de l'humanisme
Guy Latour

Histoire de la Franc-Maçonnerie
Les Loges iraniennes de la Grande Loge Nationale Française
Francis Delon

Histoire des spiritualités
Fin de l'empire romain d'Occident, Christus lmperat
Bertrand Heyraud
 
 
 
LE DOSSIER
"L'Orient, voie de Recherche et quête de sens"
 
Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche, Hiram, Zarathoustra: la double rectification
Bruno PINCHARD
Qu'est que l'Orient ?
Vers l'Orient compliqué, je volais avec des idées simple
Odon VALLET
 
L'inde vue de l'Occident: une terre de gurus.
Ysé Tardan-Masquelier
 
Le Bouddhisme
Anne-Marie Blondeau
 
Shri Aurobindo un pont entre l'Orient et l'Occident
Gildas Rouvillois

 

Editorial

OU SE TIENT LE VÉNÉRABLE MAÎTRE ?
L'Orient, voies des spiritualités
Pierre BENZAQUEN
 
Parler de l'Orient en Franc-Maçonnerie c'est accéder aux sources même des traditions. Et si l'objet de la quête du Maçon est la lumière, il considère ce point cardinal comme ultime référence.
 
L'Orient confronte le Maçon et l'homme à ses responsabilités. Il leur indique qu'ils peuvent regarder droit dans les étincelles de lumière, la force vive du soleil levant, avec pour seule protection cette part d'humilité qui est le fondement  de l'engagement maçonnique.
 
Icare a consumé ses rêves de liberté en s'imaginant pouvoir s'élever plus haut que la lumière et son père Dédale, encore lié à son fil d'Ariane, commit l'erreur d'un projet au-delà de sa mesure. La lumière de l'Orient nous trace donc nos possibles et nos interdits, elle nous met face à nous-mêmes. L'homme doit chercher son chemin dans les dédales du labyrinthe, avec ses sens uniques, ses impasses, ses ronds-points qui ne sont là que pour nous mettre en question. Le rabbi Nahman de Braslaw disait : "Ne demande jamais ton chemin à quelqu'un qui le connaît, tu risquerais de ne pas t'égarer ! "
 
L'Orient nous fait imaginer demain, parce qu'en éclairant d'unjour nouveau l'espace et le temps, il autorise toutes les utopies. Pas celles d'Icare ou de Dédale, mais celles qui nous sont accessibles. C'est cette " utopie convenable " que le Maçon doit tracer, graver, buriner. Il possède les outils et les rituels pour faire exister l 'œuvre à accomplir. Le plan et l'esquisse, s'enracinent dans cette invitation à s'inventer chaque jour autrement. Le Maçon sait que l'œuvre est déjà potentiellement au cœur de la pierre brute et l'artisan qu'il est doit alors lui donner vie, la créer; lui donner un sens. Tout le message de la Franc-Maçonnerie universelle est dans cet appel à " dé-construire ", à" dé-signifier" l'a priori. Se tourner vers l'Orient c'est déjà penser demain, fort du poids de l'histoire et en vie dans l'action de chaque jour.
 
Toutes ces perspectives de sens se construisent au-delà de l'exotisme et des charmes de l'Orient. Les Mille et une Nuits nous éloignent des palais du vizir et de Shéhérazade qui sauvera sa vie au bout de ces mille et une nuits de malice. L'Orient des Maçons est celui des mille et un jours, dans le temps et dans l'espace sacré de ses Temples, là où il traçe les planches du temple intérieur, entre midi et minuit.
 
Le fil à plomb, symbole de l'homme debout, plonge au centre même du pavé mosa'ique. Là, au nœud de cette dichotomie entre le blanc et le noir, le Maçon cherche encore le Nord, bousculé par la force d'attraction de tous les points cardinaux.
 
Mais alors, la lumière est-elle au Nord? Le soleil se déguise-t-il en Étoile Polaire ?
 
Voila le piège ! Lorsque l'on on croit être sur le bon chemin, on s'éloigne de la lumière. Et si on veut l'affronter du regard, on se brûle les yeux. Voilà peut¬être la leçon du pavé mosaïque. Rien n'est tout blanc, rien n'est tout noir. On dit bien au Maçon de chercher pour espérer trouver, alors il lui faut utiliser ses certitudes afin de défier le doute. La Franc-Maçonnerie est, en elle-même, une leçon, un manuel et un rituel.
 
Nous savons que le berceau de l'humanité a été posé dans la Mer des Joncs de l'Orient. Des mères nourricières l'ont recueilli et l'homme a grandi en s'écartant de ses origines. Aujourd'hui l'homme a la nostalgie du temps de l'insouciance, du jour levant, des premiers chants du matin et des brises légères. Voilà peut-être pourquoi il sera, un jour, rappelé vers l'éternel Orient. L'homme est venu de la Lumière et retournera à la Lumière, sans jamais l'avoir vraiment aperçue !
 
Je ne sais si j'ai vraiment répondu à la ques¬tion : où se tient le Vénérable Maître ? Mais il est ensei¬gné au Maçon qu'il y a trois marches qui mènent à l'Orient et qu'il y a là une chaire, celle du Vénérable Maître. Le passage des épreuves lors de la cérémonie d'Initiation est donc le point de départ vers" l'acces¬sible étoile ". Le Maçon tourne autour des trois colon¬nettes représentant la Sagesse, la Force et la Beauté dans le sens du temps, il a siégé au Nord ou au Septentrion et on lui dit qu'il a vu la Lumière ...
 
Cette voie de réalisation personnelle passe par un cheminement à travers la connaissance et l'appren¬tissage des spiritualités vivantes. Et c'est le thème, qu'en tant que Vénérable Maître de la Loge nationale de recherche " Villard de Honnecourt ", j'ai donné à cette année maçonnique : chercher la lumière par une réflexion sur les Livres sacrés des monothéismes.
 
Voilà notre contribution à la recherche de ce que doivent donner à penser nos " bibliothèques de savoirs ". Ces livres sont le miroir de notre quotidien permanent, ils sont exemples, leçons et antidotes. Avec" Villard de Honnecourt ", nous tenterons donc d'apprendre, à la manière accoutumée des Maçons, à apprivoiser l'Orient pour qu'il éclaire nos chemins.
 
 
 
Avant-Propos
 
RETOUR VERS LES SOURCES
Le voyage oriental des Francs-Maçons
THIERRY ZARCONE
Historien, anthropologue des religions et directeur de recherches au CNRS

De tous temps, et à toute époque, les hommes ont été en quête d'Orient, d'un Orient qui symbolise l'Autre, l'ailleurs, l'inconnu, le mal-connu, d'un Orient mystérieux et susceptible d'éclairer l'Occident sur ses origines. L'Orient serait en outre une lumière, la Lumière ; n'est-il pas le lieu où celle-ci se révèle à l'occasion du lever du soleil. La Grèce ancienne a placé son Orient au sud de la Méditerranée, en terre d'Égypte; Platon y voit l'origine de la philosophie et l'une des grandes figures de l'école néoplatonicienne, Jamblique, consacre à la pensée gréco-égyptienne ses Mystères d'Égypte (composé en 300). Les héritiers de cette pensée sont les hermétistes (Corpus Hermeticum, Oracles chaldaïques) qui adaptent plusieurs traits de la pensée égyptienne au néoplatonisme et font connaître Hermès¬Toth(IJ. Mais les Grecs ne sont pas insensibles à l'Orient asiatique, également mystérieux à leurs yeux, à la Perse en particulier qui est sous la domination de la religion des mages, puis du zoroastrisme, d'où sont originaires les mystères gréco-iraniens de Mithra. L'Inde, également, ne leur est pas inconnue et les philosophes citent parfois ses étranges " gymnosophistes " qui parviennent à la sagesse grâce à la maîtrise du corps; il s'agit naturellement des adeptes du yoga. L'attrait pour l'Orient réapparaît à
la Renaissance lorsque les philosophes platoniciens de l'École de Florence traduisent les textes néoplatoniciens et hermétistes en latin. Il revient à Marcile Ficin de faire connaitre le Corpus Herrneticum et les Oracles chaldaïques et à Pic de la Mirandole d'adapter la kabbale juive au christianisme. Leurs écrits marquent l'hermétisme occi¬dental qui tissera, sur une toile de fond chrétienne, la spiri¬tualité des néoplatoniciens et la quête orientale
 
1 - Orient africain Orient asiatique
La mythologie maçonnique est ancrée dans les Orients africain et asiatique. Les Old Charges, ses textes inspirateurs, le Regius (XIV• siècle) et le Cooke (XV• siècle) en particulier, situent les origines de l'ordre en Égypte et mentionnent les noms des philosophes Euclide, à l'origine de la Géométrie considérée comme l'art des bâtisseurs et Hermès (Trismégiste), fondateur éponyme de l'hermétisme, à côté de quelques autres figures bibliques. Mais surtout, le légendaire maçonnique prend place à Jérusalem où se trouve le Temple construit par le roi Salomon. Le rituel maçonnique inscrit donc les membres de l'ordre dans une relation permanente aux Orients grec et biblique et leur fait vivre plusieurs événements historiques et théologiques, le principal étant la construction du temple de Salomon, mais également celle du second temple de Zorobabel et, dans certains rituels, celle du troisième temple ; celui du Christ. Cependant, ainsi que l'écrit un auteur Maçon dans la revue L'Univers maçonnique, en 1835:
" Les écrivains les plus judicieux placent son berceau [de la Franc-Maçonnerie] dans la contrée qui a été probablement la première habitée, à savoir, le Plateau de la Tartarie et la transmettent jusqu'à nous par les sages de l'Inde, de la Perse, de l'Éthiopie et de l'Égypte. "
 
Un autre article de la même revue apporte des précisions sur ce Plateau de la Tartarie où la Franc¬Maçonnerie aurait vu le jour. Son auteur établit que :
" Dès que la Tartarie a ses historiens, nous la trouvons avec des kans et des lamas ; des supers¬titions religieuses y profanent le culte que l'on doit au créateur, et la liberté des peuples est opprimée par le pouvoir politique instituée pour la défendre ; mais des sages se réunissent dans les déserts ou sur les rives isolées de l'Oxus pour se concerter sur les moyens de rendre à la raison ses droits avilis, à l'indé¬pendance nationale sa garantie. "
 
Ces sages, écrit l'auteur, constituent un institut qui se révèle être la forme originelle de la Franc¬Maçonnerie :
"L'institut de ces premiers Maçons se régularise; il établit ses réunions mystérieuses dans les lieux ou depuis furent jetées les fondements de la fameuse ville de Samarcande. "
 
Puis, l'institut en question apporte la justice et la tolérance à ce pays dont les kans étaient les politiciens et les lama les prêtres et il " eut bientôt des affiliés dans toutes les parties du monde alors connu. Heureuse, à jamais heureuse l'époque qui vit s'y réunir Isis, Thaut et 'Zoroastre". Et notre auteur d'ajouter que ces trois grands esprits se rendirent" chez les Tartares, que l'on confondait alors avec les Indiens, y puiser le principe de ces insti¬tutions dont nous admirons encore aujourd'hui la sagesse ". De sorte qu'Isis et Thaut (en fait Hermès) vinrent d'Égypte et Zoroastre d'Iran, pour s'instruire sur cette sagesse tartare, avant de s'en retourner chez eux. Enfin, explique l'auteur, c'est grâce à Isis, que la" Maçonnerie, dont Isis avait trouvé le modèle chez les peuples de la Tartarie "fut transmise àl'Occident <4>. Cette légende des origines de l'Ordre maçonnique montre ensuite comment les juifs et les chrétiens obtinrent àleur tour cette sagesse. Ce mythe des origines est inhabituel car il situe l'origine de l'ordre maçonnique dans la Grande Asie.
 
Entre le milieu du XVII et le début du XVIII siècle, les premières mentions de la Franc-Maçonnerie associe celle-ci aux mystérieux rosicruciens. On découvre ainsi dans un ouvrage imprimé en 1638, la poésie suivante csi :
" Or, nous ne faisons pas des prédictions en l'air Car nous sommes frères de la Rose-Croix Nous avons le mot du Maçon et le don de seconde vue Et nous pouvons prédire exactement les choses à venir. "
 
En 1730, le lien se fait plus précis entre Maçon et Rose-Croix et l'identification entre les deux associations est Confirmée :
" Il existe une société dont les Francs-Maçons anglais ont copié quelques cérémonies et il tient à cœur de ces derniers de persuader le reste du monde que leur propre société provient de celle-ci. Il s'agit des rosicruciens. "
 
L'association des idées rosicruciennes à la Franc¬Maçonnerie apporte toutefois un élément essentiel aux légendes d'origine de la seconde : c'est l'idée d'un voyage vers les Orients d'où elle est supposée provenir dans le but de se pénétrer à nouveau du savoir mystérieux qu'elle recèle.
 
On connaît plusieurs Francs-Maçons, ou non Maçons, qui ont tenu à confronter l'Orient idéal du mythe maçonnique avec l'Orient géographique, et à faire leur voyage oriental. Le cas des Francs-Maçons français qui participent à la Campagne d'Égypte et qui constituent des Loges maçonniques à Alexandrie et au Caire, relève plutôt de l'histoire politique du XIX siècle dans la mesure où ces derniers, loin d'aller chercher en Orient, les lumières de la vérité, venaient plutôt y apporter celles de la raison et de la modernité révolutionnaire. En revanche, une folie de l'Égypte, véritable égyptomanie, s'empare de l'Europe, à la fin du xvnr siècle, avec Cagliostro et surtout dans les premières décennies du XIX, peu après la Campagne d'Égypte. Autour des secrets retrouvés dans ce pays, les Francs-Maçons fabriquent de nouveaux: rites maçonniques : Rite de Memphis, Rite de Misraïm. En Autriche, le membre d'une Loge explique même que le " Dieu des philosophes ¬et des Francs-Maçons était déjà bien connu des Égyptiens et que Moïse avait emprunté à la sagesse égyptienne le contenu de sa révélation, tout en la dissi¬mulant dans les rites et les cérémonies de la religion hébraïque". Il annonce l'ouvrage de Reghellini de Schio, en 1842, dont le titre est plus que suggestif: "La Maçonnerie considérée comme le résultat des religions égyptienne, juive et chrétienne" (Paris, J.-P. Aillaud).
 
Au milieu du XIX siècle, !'écrivain Gérard de Nerval, un passionné d'ésotérisme -qui n'était pas Franc-Maçon -visite Istanbul et se sent tenu, dans son Voyage en Orient (vol. 2, 1851), lorsqu'il décrit cette ville, de conter à son lecteur français le mythe de Adoniram et des trois mauvais compagnons qu'il lui a plu de retrouver sur les rives du Bosphore. Le mythe fondateur de la Franc-Maçonnerie est ainsi replacé par cet homme de lettres en Orient. Peu connu, mais pas moins fascinant, est le voyage en Turquie et au Proche¬Orient accompli par le Maçon américain Robert Morris en quête des origines de l'ordre maçonnique, un voyage rendu possible grâce à l'aide financière de plusieurs Loges de son pays. Ce dernier écrit en 1877:
" Tous ceux qui se sont employés à instruire les Francs-Maçons ont sans doute dû plusieurs fois éprouver le désir de se rendre en Palestine, le terre¬mère des anciennes affiliations -l'Orient -la patrie d'Abraham et de David, de Salomon et de Z.Orobabel, de Jésus et de Mahomet, l'École des écrits sacrés. fl y a de si nombreuses rqérences à ce pays dans les rituels maçonniques qu'il est étrange qu'aucun d'entre nous ne soient parti l'explorer avant 1868. "
 
Morris étudie de nombreux ouvrages consacrés à la Terre Sainte en attendant le " moment qu'il plaira au GAOTU [Grand Architect of the Universe] de lui permettre d'accomplir son Oriental tour ".Rentré aux États-Unis, il fait paraître un long ouvrage intitulé Freemasonry in the Roly Land (Chicago, Knight et Leonard, 1877). On y apprend que son voyage oriental s'est achevé à Jérusalem où le Franc-Maçon constitue une Loge éphémère, avec d'autres Européens, dans les carrières de Salomon, à proximité du temple dédié au roi du même nom. L'Orient de Morris est clairement fixé en terre sainte. C'est l'Orient des chrétiens où s'était rendu, déjà, au IV siècle, dans le but de visiter son désert et ses communautés monastiques, le très célèbre Jérôme, traducteur en latin de la Bible' . Si Jérusalem est la terre d'Orient par excellence, Byzance¬ Constantinople, qui est considérée comme une " deuxième Jérusalem ", attire, elle aussi, les Européens en quête d'Orient. On citera le célèbre alchimiste Sendivogius, auteur prisé des rosicruciens, qui aurait obtenu, en 1598, la transmission de secrets alchimiques dans la Constantinople chrétienne.
 
Enfin, il n'est pas inutile de mentionner ici que dans la très sainte Russie, les membres d'une société qui semble copiée sur celle de la Rose-Croix situent leur Orient idéal dans les steppes turques que les géographes appellent l'Asie russienne. Ceux-ci projettent de se rendre à Astrakhan, ville des bords de la mer Caspienne, sur le delta de la Volga, qui représente dans l'imaginaire russe le point de rencontre entre l'Occident et l'Orient où voisinent les églises, les mosquées et les couvents de soufis. La mer Caspienne inspire aussi les membres russes de la Rose-Croix d'Or allemande (Gold und Rosenkreuz, premier ordre rosicrucien en neuf grades créé en Allemagne en 1747 ou 1757) et l'un de ses plus brillants esprits, Nikolaï Novikov (1744-1818), Franc¬Maçon également, qui accorde à l'Orient une " sagesse atemporelle ". Celui-ci imagine, dans un de ses romans, une île de la mer Caspienne qui devient un" espace clos, propice à la méditation et à la révélation ".
 
L'Orient des rosicruciens ne se limite pas à la seule Terre Sainte ou à l'Orient russe des steppes turques; il s'étend vers !'Anatolie, la Perse et jusqu'en Inde. Ainsi, d'après les rituels de la Rose Croix d'Or, les membres de la huitième classe, les magister, sont supposés tenir leurs assemblées générales tous les neuf ans à Cammara qui pourrait se situer en Perse, mais ce lieu énigmatique reste à déterminer. Les membres de la neuvième et dernière classe, les magus, tiennent, eux, leurs assemblées tous les dix ans dans la ville de Smyrne (Smirna), sur la côte égéenne del'Anatolie. On trouve, dans ces rituels, d'autres références à la Perse, mais aussi à la ville d' Alep, en Syrie, et surtout la mention de l'Indostan, nom sous lequel était alors connu l'Inde ; il s'agit du lieu où devait s'établir le chef du troisième grade (theoricus) de cette Rose¬Croix d'Or
 
II-La mythologie maçonnique entre Occident et Orient
 
A partir du milieu du XIX siècle, le voyage oriental des Francs-Maçons prend un tour particulier. La mytho¬logie maçonnique essaie, en effet, de s'adapter à l'Orient, de se reconnaître dans les traditions spirituelles orientales, musulmane, zoroastrienne, bouddhique et d'être reconnue par elles, au risque de forcer les rapprochements et d'être à l'origine de syncrétismes. La Franc-Maçonnerie tend même à adopter les mythologies religieuses des pays orientaux où elle est introduite et à ne conserver de sa propre mythologie que l'essentiel. Cet essentiel se résume à l'idée d'une société proposant la reconstruction d'un soi au moyen d'une voie initiatique fondée sur le langage symbolique et une hiérarchie de rituels. Ainsi, en Turquie et en Iran, les Francs-Maçons européens reconnaissent chez les soufis (mystiques musulmans) l'équivalent en islam de leur propre ordre, cependant que ceux-ci regardent la Franc-Maçonnerie comme le pendant, en terre chrétienne, de leurs confréries (tarikat). Une Loge maçonnique allemande de Leipzig va encore plus loin et établit, en 1858, avec un couvent soufi de Belgrade un protocole de reconnaissance fraternelle.
 
Les Druzes du Liban, secte hétérodoxe ismaé¬lienne, sont perçus très tôt, au milieu du XVIII siècle, comme des Francs-Maçons car ils se réunissent dans le secret et qu'ils font usage de signes et de mots de recon-naissance < 19>, Au siècle suivant, un auteur Maçon va jusqu'à affirmer qu'en des temps anciens , la Franc¬Maçonnerie aurait été cultivée dans le cadre de certaines religions du Moyen-Orient et que les Druzes " ne seraient autres que les véritables sujets d'Hiram, roi de Tyr et leurs ancêtres les bâtisseurs du temple de Salomon " <20l . Une vaste littérature se développe sur ce thème et un écrivain comme Gérard de Nerval, sensible à la mythologie maçonnique, considère, lui aussi, que les deux courants sont parents. Il écrit un peu naïvement que " les Druses ont été comparés successivement aux pythagoriciens, aux esséniens, aux gnostiques et il semble aussi que les templiers, les Rose-Croix et les Francs-Maçons modernes leur aient emprunté beaucoup d'idées ". Mais le rapprochement des Francs-Maçons et des druzes est regardé d'un œil critique par le fondateur del'orientalisme européen, Sylvestre de Sacy (1758-1838), spécialiste de la philosophie des druzes et Maçon lui-même.
 
Des expenences étonnantes sont entreprises au XIX et au début du XX siècle en Turquie et en Iran. Les traditions maçonniques et soufies avec des éléments zoroastriens sont fusionnées en Iran, au milieu du XIX• siècle, dans le cadre d'une société paramaçonnique appelée la Maison de l'oubli.  On sait qu'en Iran et en Inde, les zoroastriens, en tant que monothéistes, sont acceptés, comme les musulmans, dans les Loges maçonniques et qu'ils peuvent prêter serment sur le 'Zend Avesta. Refusés, dans un premier temps, en raison de leur polythéisme, puis finalement acceptés en Loge, les hindouistes obtiennent, à leur tour, de prêter serment sur leur propre livre, la Bhagavad Gita , Une tentative similaire de fusion de la Franc-Maçonnerie et du confrérisme soufi voit le jour à Istanbul, dans les années 1920, dans le cadre d'une organisation musulmane hybride la Confrérie de la Vertu qui incarne, d'une certaine manière, une synthèse spirituelle de l'Orient et de l'Occident.
 
Dès les plus anciens rituels, l'Orient est inscrit dans la mythologie maçonnique et il conditionne une conduite particulière à l'égard de celui-ci, que cet Orient soit intériorisé, comme objectif idéal à retrouver en soi ou extériorisé, sous la forme d'un véritable voyage oriental. Si cet Orient est situé, avant tout, en Afrique et au Proche-Orient, c'est-à-dire en Égypte où les Maçons recherchent les traces d'Hermès-Toth et en Terre-Sainte où ils rêvent de revivre l'histoir~ biblique de la construction du temple de Salomon, il correspond aussi à l'Asie, à la péninsule arabique, à la Perse, au Plateau de la Tartarie et même à l'Inde. L'idéal maçon-nique se projette donc au-delà de la Méditerranée orientale qui fut son berceau mythologique. Il se nourrit de toutes les formes que l'idée d'Orient peut adopter et ne cherche plus seulement ses origines, mais va aussi vers l'Autre avec une volonté d'échange, de rencontre et de fraternisation autour de valeurs spirituelles et initia¬tiques universelles.