N° 81 La Gnose

Legende :Cahier N° 81
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"La gnose, révélation et connaissance de soi"

Au commencement de tout, il y a l’interdit sur la gnose jetée par l’Église chrétienne. On ne peut dire que l’anathème ait été jeté au hasard, car il touchait juste et fort : au cours du IIe siècle après J.-C. un certain Irénée, issu d’Asie mineure, s’est retrouvé, après être passé par Rome, à la tête de l’Église de Lyon. Pour contrer les prédications qui assiègent sa ville et la vallée du Rhône, il écrit, vers 177, un ouvrage décisif; Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur. L'idée-force de ce livre ne cessera de hanter les vicissitudes de la notion: des magiciens, des manipulateurs, des débauchés, des hérétiques prétendent que le Dieu créateur de l'Ancien Testament n'est qu'un Dieu secondaire. Il existerait une puissance invisible et inconnaissable d'un autre rang, dont le Christ serait le témoin. Lui seul pourrait nous sauver, en nous séparant de ce monde et de l'église judéo-chrétienne qui le sert, en nous enseignant des pratiques à la fois excessives et libératrices qui mettent en relation les fidèles avec "l'âbime véritable de l'univers". Voici ce qu'Irénée de Lyon écrit (Contre les hérésie, p100):
"Le Seigneur a clairement montré que, avant sa venue, personne n'a jamais connu le Père de Vérité découvert par eux; c'est l'auteur et le créateur du monde, prétendent-ils, qui a toujours été connu de tous et les paroles du Siegneur concernent le Père inconnu de tous, celui qu'eux-mêmes annoncent."
 

Sommaire
 
Éditorial de Bruno Pinchard
La gnose, illuminisme et ésotérisme

Symbolisme
Gnosticisme et initiation
Conférence Villard de Honnecourt de Mircea Éliade

Histoire de la Franc-Maçonnerie
Harold Charles Mamlock, un défenseur méconnu de la régularité maçonnique
Francis Delon

Histoire des spiritualités
Rome
Bertrand Heyraud
 
 
 
LE DOSSIER
"La gnose, révélation et connaissance de soi"
 
Gnose et gnosticisme
Yves Paix
Universitaire.

Gnose, théosophie et Jacob Boehme
Jacques Chrissos
Coordinateur du dossier.

La gnose chrétienne, un chemin de vie toujours inachevé
Étienne Wolfcarius
conférencier, praticien du rite Ecossais Rectifié.

Saint Jean et la gnose
Alain van Lembergen
Passé Grand Maître de la Grande Loge régulière de Belgique.

Marcion, un hérétique trop catholique
Éric Debeurme
Avocat et Conférencier.

La chute originelle selon Martinès de Pasqually une forme de gnose maçonnique
Jean van Win
Passé Maître de "Ars Macionica" membre de l'Académie Internationale du Vème Ordre, UMURM.

Sélection Bibliographique

 

Avant-Propos

LA GNOSE
Illuminisme et ésotérisme
Bruno PINCHARD

Il faut une bonne dose d’inconscience pour se réclamer de la gnose aujourd’hui et se laisser tenter par une voie spirituelle qui promettrait la révélation de la gnose véritable ! Entre la publication, dans la collection de la Pléiade, des manuscrits trouvés à Nag Hammadi et les dénonciations toujours plus relayées du professeur américain Éric Vœgelin qui voyait, après la guerre, dans les messianismes politiques la sécularisation d’une tentation gnostique, entre la Nouvelle Gnose de Raymond Abellio et la gnose des prétendus scientifiques américains Guénon lui-même, ne fut-il pas gnostique sous le nom de Palingénius et même évêque : quel chemin tracer, quelle ligne tenir, à quelle dignité intellectuelle prétendre ?
 
On aurait pourtant tort d’abandonner tout effort de clarification d’un Dossier où la tentation fait bon ménage avec la transgression autour d’une attitude intellectuelle qui remonte au fondement de notre civilisation.
Au commencement de tout, il y a l’interdit sur la gnose jetée par l’Église chrétienne. On ne peut dire que l’anathème ait été jeté au hasard, car il touchait juste et fort : au cours du IIe siècle après J.-C. un certain Irénée, issu d’Asie mineure, s’est retrouvé, après être passé par Rome, à la tête de l’Église de Lyon. Pour contrer les prédications qui assiègent sa ville et la vallée du Rhône, il écrit, vers 177, un ouvrage décisif; Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur. L'idée-force de ce livre ne cessera de hanter les vicissitudes de la notion: des magiciens, des manipulateurs, des débauchés, des hérétiques prétendent que le Dieu créateur de l'Ancien Testament n'est qu'un Dieu secondaire. Il existerait une puissance invisible et inconnaissable d'un autre rang, dont le Christ serait le témoin. Lui seul pourrait nous sauver, en nous séparant de ce monde et de l'église judéo-chrétienne qui le sert, en nous enseignant des pratiques à la fois excessives et libératrices qui mettent en relation les fidèles avec "l'âbime véritable de l'univers". Voici ce qu'Irénée de Lyon écrit (Contre les hérésie, p100):
"Le Seigneur a clairement montré que, avant sa venue, personne n'a jamais connu le Père de Vérité découvert par eux; c'est l'auteur et le créateur du monde, prétendent-ils, qui a toujours été connu de tous et les paroles du Siegneur concernent le Père inconnu de tous, celui qu'eux-mêmes annoncent."
 
Ce livre exceptionnel formule en un coup la doctrine officielle de l'église catholique: il n'y a qu'une voie, celle des Evangiles canoniques, qu'un scénario de la Rédemption, celui du Christ envoyé par le Père Créateur du monde pour nous sauver de nos péchés, qu'un enseignement, celui de l'eglise qui lève tous les secrets du monde spirituel et épuise toute la profondeur du mystère de la rédemption. Il n'y a qune seule gnose, c'est celle du Christ, de Pierre et de Paul; c'est ici le Christ des Evangiles, celui de la foi et celui que transmet l'enseignement de la tradition apostolique; Tout autre dessein de connaissance absolue est un retour de paganisme, un culte satanique du secret, un culte rendu aux idoles, un tribut payé à des puissances innommables qui ne méritent que la condamnation. de toute façon (op. cit. p92)
"Tous ceux qui se séparent de l'église et adhèrent à ces contes de vieilles femmes sont vraiement eux-mêmes les auteurs de leur condamnation."
Nous sommes au IIème siècle de l'ère nouvelle et déjà l'Occident cherche une voie unique, une révélation unitaire un culte simple. Le divin n'est plus la provocation vers le multiple, le mystère n'est plus un défi qui multiplie les entreprises de l'intelligence, le sacré n'est plus une aventure. Le salut est advenu, le culte est défini : anathème aux aventuriers de Dieu et des démons. L'Occident a formulé la voie de son classicisme. Bossuet est déjà là. L'histoire est partagée entre les loups et les agneaux et, entre eux règnent les pasteurs de la foi qui mènent la garde et ont seuls la charge de mener à son terme l'œuvre du salut.
Cette action grandiose, ce style définitif, cette autorité du savant et de l'écrivain inspiré que fut saint Irénée auront eu pour effet de couvrir d'un voile de nuit les amis des voies nouvelles :se retrouvent pris dans un même rejet les inventeurs des thaumaturgies de l'extrême, le peuple des expérimentateurs de Dieu, les curieux du mystère, ceux qui ne trouvent par aisément leur place dans le troupeau des croyants ni ne savent satisfaire l'envergure de leur esprit dans la récitation des articles d'un credo. Ils seront durement pourchassés, avec les sorcières, les baladins et les artistes, ils seront sans cesse poussés à la faute, ils seront régulièrement repoussés dans les ténèbres extérieures par les pouvoirs et les savoirs. Mais, pour les observateurs attentifs, ce voile de honte est toujours resté un voile d'honneur.
 
C'est pourquoi, sans pourtant verser dans le dessein mal cemable d'une" élite gnostique", nous devons les apprécier et leur donner la place qu'ils méritent. En eux, s'identifie le meilleur de la tradition ésotérique occidentale même si je ne saurais enjoindre, à la légère, le lecteur de suivre les traces de Simon le Magicien, ni de se débaucher comme les fidèles de Carpocrate, ni de pratiquer le culte des Syzygies dans la mémoire de Valentin.
Mais la prodigieuse variété des systèmes gnostiques des premiers siècles doit être entendue d'une autre oreille : non, toute inventivité dans les hiérarchies du divin n'est pas démoniaque en son principe, toute étude des médiations symboliques, tout séjour dans le monde des doubles sens, toute complication des révélations litté¬ rales 13 n'est pas le détournement irréversible d'un sens unique et seul autorisé, dès lors qu'ils manifestent le pouvoir prophétique de nos esprits et la capacité de contemplation de ceux qui sont engagés dans les voies maintenues ouvertes par les longues traditions initiatiques. Un auteur comme Joseph de Maistre, qui ne peut être soupçonné de tiédeur à l'égard de l'autorité religieuse, a eu des paroles inoubliables sur ce sujet. Dans le onzième entretien des Soirées de Saint Pétersbourg (Paris-Lyon, 1854, p. 276-277), il fait répondre au comte inquiet d'un excès de liberté dans la spéculation, particulièrement sensible dans " les élans spirituels des illuminés " : " Vous avez donc décidément peur des illuminés, mon cher ami ! " Car il faut distinguer parmi les illuminés : d'un côté les détestables illuminés de Bavière qui ont juré la destruction du christianisme et, de l'autre côté, cette propension de l'homme à sortir de l'assujettissement du temps, qui elle mérite toute l'attention : "L'esprit prophétique est naturel à l'homme et ne cessera de s'agiter dans le monde.
 
L'homme, en essayant, à toutes les époques et dans les lieux, de pénétrer dans l'avenir; déclare qu'il n'est pas fait pour le temps, car le temps est quelque chose de forcé qui ne demande qu'àfinir [. ..].L'univers est dans l'attente. Comment mépriserions-nous cette grande persuasion ? De quel droit condamnerions¬nous les hommes qui, avertis par ces signes divins, se livrent à de saintes recherches ? " Ce plaidoyer digne de Virgile et de Nerval, et de toute la tradition orphique, constitue le grand sceau de la prophétie partagée par les amants de la gnose éternelle. Toute conduite à l'égard de la gnose peut trouver un guide sûr dans ces distinctions protectrices. Si je devais en résumer l'enseignement, je reprendrais sur le plan doctrinal les enseignements de Guénon < 4>, qui ne fait que succéder de ce point de vue à Joseph de Maistre : " La gnose, dans son sens le plus large et le plus élevé, c'est la connaissance ; le véritable gnosti¬cisme ne peut donc pas être une école ou un système particulier; mais il doit être avant tout la recherche de la vérité intégrale. "
 
En précisant ainsi sa position dès 1911, Guénon prendra ses distances à l'égard de l'Eglise gnostique et de toute idée d'un expérimentalisme gnostique, à la façon de l'occultisme fin de siècle ou des psycho¬ logismes du siècle suivant. La Métaphysique n'est pas affaire d'expérience, existentielle ou imaginative, ni ne repose d'avantage sur l'extrapolation des résultats de la science, toutes formes mentales qui font régresser la connaissance transcendante au domaine physique et la soumettent aux limites des dogmatismes issus du monde matériel. La gnose est la voie de la connaissance reconduite au foyer véritablement illimité du monde principiel.
Mais à cette sévère mise en garde, qui seule protège les intelligences authentiquement " gnosiques ", il faut ajouter cet impératif d'illumination et ce sentiment d'imminence transmis par Joseph de Maistre (op. cit. p. 292). N'embrassons nulle gnose sans répondre à l'appel de l'illumination qui se saisit de tout chercheur d'absolu:
" Il dépend de l'homme de désir de s'élever de grade en grade jusqu'aux connaissances sublimes, telles que les possédaient les premiers chrétiens qui étaient de véritables initiés. C'est ce que certains Allemands ont appelé le christianisme transcendental. "
 
Cette voie est celle d'une grande réconciliation entre la plus haute philosophie et la gnose. Elle ne saurait cependant constituer un accès exclusif. Mais la voie est tracée :elle consiste à confirmer notre vocation d'homme de désir par des travaux incessants et une ouverture spirituelle qu'aucun temps ni aucune région de la terre ne saurait bomer. Par cette exigence sans cesse reprise, nous nous vouons à la part cachée de la réalité que nous traversons au cours du voyage terrestre : nous nous reconnaissons illuminés par une révélation intérieure, nous retrouvons notre place dans la chaîne d'or des illuminations secrètes- nous renouons avec la vocation ésotérique qui révèle l'homme à lui-même. Que demander de plus ?
 
Ce serait comme commencer sur terre l'histoire de son immortalité.