N° 76 ALEXANDRIE BERCEAU CULTUREL

Legende :Cahier N° 76
Legende :Cahier N° 76

L'éternelle disparue
EDITORIAL par JEAN-PAUL HOLSTEIN
Vénérable Maître de la loge Villard de Honnecourt

Un temps, Alexandrie fut le phare de l'humanité. Ce phare a coulé dans les eaux claires de la Méditerranée mais il continue d'éclairer l'homme sur le chemin de l'intelligence et de l'esprit. L'histoire de cette ville d'Égypte, célèbre entre autres pour sa bibliothèque, s'éclaire d'un jour particulier lorsque l'on sait que son nom fut donné à toutes les capitales de l'empire d'Alexandre, de la Grèce à la Perse, de l'Égypte au Caucase, englobant tout à la fois Babylone et Jérusalem : déjà l'Orient et l'Occident se rassemblaient au sein de l'Histoire.

Mais, c'est grâce à toute une dynastie de souverains grecs ayant régné sur l'Égypte, après la mort d'Alexandre le Grand, les Ptolémées, que la ville d'Alexandrie acquit sa réputation de centre intellectuel, scientifique et philosophique. Que lui doit-on aujourd'hui, en dehors des nombreuses personnalités qui ont émaillé sa glorieuse histoire, philosophes ou mathématiciens, philosophes et mathématiciens, astronomes et néo-platoniciens?
On lui doit en premier une notion restée très forte dans l'Occident moderne, même si les aléas de l'histoire contemporaine donnent parfois l'impression qu'elle a été oubliée: le respect et l'importance du savoir, illustrés par la fameuse inscription de Platon à l'entrée de son École: " Que nul n'entre ici s'il n'est géomètre".

On lui doit ensuite, par voie de conséquence, le sentiment de la nécessité de la conservation de ce savoir à fins de transmission aux générations futures. La Grande Bibliothèque en est le symbole toujours vivant et la preuve en est que l'appellation " Grande Bibliothèque" a été reprise en France, récemment, pour désigner la nouvelle Bibliothèque Nationale de France. On retrouve là le souci de l'homo sapiens sapiens de ne rien perdre de son acquis et de mettre cet acquis à la disposition de tous pour le progrès des connaissances et des connaissant, au service de l'humanité tout entière.
La troisième notion qui apparaît alors, et que personne n'oserait remettre en question aujourd'hui, est celle de l'universalité du savoir et de la réflexion qu'il induit, comme si l'homme avait été convaincu, par naissance et par vocation, plus de trois siècles av. J-C, non seulement qu'il ne fallait rien laisser échapper de l'intelligence commune mais encore que celle-ci avait les capacités d'englober la compréhension du monde, de le pénétrer dans ses lois les plus intimes et, ainsi, de mieux accorder l'homme au monde en faisant de lui son re-créateur.

Pour cela, il fallait croire à la vertu pédagogique du savoir conservé, tel que la Grande Bibliothèque d'Alexandrie en avait eu la vocation et s'en était donné les moyens. Une fois encore, c'était être fidèle à la pensée de Platon qui, insistant sur la valeur éducative des mathématiques par exemple, disait d'elles qu'elles étaient une" discipline ayant pour fin de conduire l'esprit à la contemplation des essences intelligibles ", ces fameuses idées dont l'homme ne devine la forme et la cohérence qu'au-delà des ombres qu'elles projettent sur les murs de la non moins célèbre Caverne.
 
Tout cela n'eût été qu'un épisode de plus dans l'histoire des hommes si les lettrés d'Alexandrie n'avaient été convaincus de l'utilité du savoir pour faire progresser l'homme non seulement sur le chemin de la connaissance mais encore sur le chemin de l'évolution, ce qui est beaucoup plus important et qui répond en partie à la question" l'homme est-il capable de progrès et de quel progrès ?" C'est cette question que se pose la Maçonnerie régulière en s'efforçant d'y répondre par un autre type de connaissance que la seule connaissance intellectuelle.
 
Au fond, à travers et au-delà du problème du savoir comme qualité première d'un homme s'efforçant de dépasser en lui l'animal, c'est tout le problème de sa raison d'être sur Terre qui est posé par la grande histoire de la ville d'Alexandrie.
 
Même si sa mémoire a été en partie engloutie par les flots et même si les fouilles importantes qui y ont été menées et qui y sont encore menées rendent sa mémoire au moins artistique et architecturale de moins en moins perdue, le reste, le putrescible c'est-à-dire les 400 000 rouleaux, sur lesquels étaient consignées les plus essentielles des contributions intellectuelles de l'époque, s'est retrouvé ressuscité grâce aux navires qui, accostant à Alexandrie, permettaient à leurs marins d'emporter des manuscrits de la Grande Bibliothèque et grâce aussi aux scribes de tous pays qui, en les recopiant tout en laissant l'original à la Grande Bibliothèque, devenaient les vecteurs du savoir universel en abandonnant à Alexandrie le rôle et la réputation de premier centre intellectuel du monde.
 
Grâce à ces marins et à ces scribes, les précieux dépôts que l'intelligence humaine avait effectués à Alexandrie sont restés vivants et ont pu inonder l'Occident naissant, en fécondant tout notre système de pensée.
 
Le symbole d'Alexandrie n'est donc pas celui d'une puissance simplement terrestre mais celui d'une puissance de l'intelligence humaine à la fois comme moteur de la compréhension du monde et, plus encore, comme sédiment de la réflexion universelle sur le "D'où viens-je? Qui suis-je? Où vais-je? "
 
Alexandrie n'échappa pas aux vicissitudes de l 'Histoire avec ses cycles d'invasions et d'empires successifs mais elle avait concentré, un temps, en ses lieux magiques toute la valeur intrinsèque de l'homme: chercher à comprendre, goûter un certain bonheur de l'être dans la compréhension de l'univers et trouver sa place dans un monde où il n'est pas forcément aisé de l'imaginer.
 
La science moderne, qui est parfois si proche de rassembler le matériel et le spirituel, est la filleule bénie de cette ville et de son École, tout comme la philosophie qui rencontre la sagesse au carrefour de ses propres contradictions mais aussi des " illuminations alexandriennes ".
 
C'est un hommage rendu à la pensée dont, encore aujourd'hui, on a bien du mal à décrypter le mystère même si l'on parvient à en démonter les mécanismes, une pensée dont Alexandrie affirmait avec force et de natura, comme si cela était naturel, la pré-éminence à la fois dans le cheminement vers le progrès et sur le chemin de la vraie morale humaine qui doit nous animer tous, celle qui affirme que l'homme est au centre de lui-même, qu'il n'est pas seulement au centre d'un progrès matériel limité mais que le progrès de l'esprit est son centre.
 
Que l'Histoire rende toujours grâce à Alexandrie d'avoir fait comprendre à l'homme qu'il était le premier roseau pensant de toute l'histoire de l'animalité et de la matérialité !
 

 

 
SOMMAIRE du n°76
-Alexandrie, avant propos.
par Gérard Philippon

- Le Tombeau d’Alexandre le Grand.
par Jérôme Janczukiewicz

- L’école d’Alexandrie.
par Jean-Pierre Schwentzer

- Ammonius Saccas, le maître de Plotin.
par Frédéric Godefroy

- L’incendie de la Grande Bibliothèque, la naissance d’un mythe.
par Bertrand Peduzzi

- Origène.
par Gérard Philippon

- La gnose alexandrine.
par Olivier de Cassagnac

- L’alchimie alexandrine.
par Christian Montésimos