N° 75 L'ISLAM

Legende :Cahier N° 75
Legende :Cahier N° 75

Entre Asie et Occident, entre Soufisme et Maçonnerie
AVANT PROPOS par BERTRAND HEYRAUD


 
Il est des sujets qui résonnent tout à fait singulièrement et Franc-Maçonnerie et islam est l'un d'entre eux car il est temps de prendre conscience du socle commun de nos cultures méditerranéennes. l1 faut rappeler avec vigueur que les trois grands monothéismes ont la même origine : le pacte passé entre Abraham et Dieu ; étonnant contrat qui a lié et qui continue de lier, des milliards d'hommes et de femmes depuis 3 800 ans. Il n'est pas inutile de rappeler aussi, que les réflexions de ces hommes et de ces femmes ont été nourries à la même source : la raison grecque. Sans Platon et sans Aristote ou sans Plotin, Avicenne, Ibn Arabi, Averroès, Maïmonide, Juda ha Lévi, saint Thomas d'Aquin, Freud, Heidegger ou Levinas ne seraient pas ce qu'ils sont. Donc, tout nous lie, la Méditerranée ne nous sépare pas en deux rives, celle d'Orient et celle d'Occident; elle nous unit et elle nous réunit dans un ensemble culturel certes très divers mais où l'essentiel est commun.
 
Cela dit, quels liens existe-t-il entre Franc-maçonnerie et islam ? A première vue aucun ! Mais en y regardant de plus près, nombreuses sont les voies convergentes et l'on peut dire, sans trop solliciter les faits, qu'à la kabbale juive et qu'au soufisme musulman répondent, dans le monde chrétien, la Franc-maçonnerie. Autrement dit, à une approche sacré et• ecclésiale, dogmatique et juridique, se superpose une approche personnelle de dévoilement du mystère. Et c'est ainsi, que se dessine la topographie spirituelle qui lie, dans leurs buts et dans leurs chemins, initiés soufis et initiés Maçons. Lorsque l'on examine attentivement l'enseignement de Ibn Aflatûn, le " fils de Platon " autrement appelé Ibn Arabi, on s'aperçoit qu'il n'a qu'un but: amener individuellement chacun à ce qu'il soit seul en mesure de voir et non pas le rallier à quelque dogme collectif préétabli. Quoi de plus maçonnique !

L'initiation au ta 'wîl (herméneutique spirituelle) est une naissance spirituelle qui fait accéder à un plan supérieur de l'être. Et le ta'wîl implique la compréhension symbolique, la transmutation de tout le visible en symbole, l'intuition d'une essence dans une image qui est irremplaçable pour signifier ce qui est à signifier, pour dire ce qui est indicible. Évidemment, il ne faut pas confondre ce symbole avec l'allégorie! L'allégorie est" une opération rationnelle, n'impliquant le passage ni à un nouveau plan de l'être, ni à une nouvelle profondeur de conscience ". Le symbole, lui, annonce un autre plan de conscience que l'évidence rationnelle, il est le chiffre d'un mystère, le seul moyen de dire ce qui ne peut être appréhendé autrement ; il n'est jamais expliqué une fois pour toutes mais, toujours à déchiffrer de nouveau comme l'est la partition musicale; jamais déchiffrée une fois pour toutes mais appelle une exécution toujours nouvelle.

Suihâboddin Yahyâ Sohravardî, soufi contemporain d'Ibn Arabi, rend indissociable l'expérience spirituelle et la philosophie :
" Une philosophie qui ne conduit pas à une spiritualité est une spéculation vaine ; une expérience spirituelle qui ne s'appuie pas sur une formation philosophique solide est menacée de s'égarer et de dégénérer. "
 
Henry Corbin définit ces soufis comme des gnostiques, théosophes, ésotéristes : trois mots piégés par un usage étroit et souvent péjorativement connotés. En effet la gnose -au nom menteur, selon Irénée de Lyon-, est frappée en Occident de l'ostracisme de l'hérésie, la théosophie d'élucubrations plus ou moins sérieuses, enfin l'ésotérisme sent le soufre. Cependant, ce n'est pas dans leur sens commun qu'il utilise ces mots, mais dans leur sens profond. Et l'on peut dire que le soufi comme le Maçon est théosophe (1) parce qu'il cherche la sagesse de Dieu; il est gnostique parce qu'il pense y arriver par la connaissance et que cette connaissance passe par l'ésotérisme, mais l'ésotérisme entendu comme la quête de la signification profonde et cachée des textes. C'est donc bien un chemin identique que celui du maçon et du soufi. Et l'un comme l'autre au fond aspirent à la pratique du regard sur les êtres et sur les choses sub specie aeternitatis  L'émir Abd elKader le savait bien!
 
 

SOMMAIRE du n°75

- Le roi Salomon
par  Eric Philippou

- L'initiation dans l'islam ésotérique.
par Eric Geoffroy

- La Franc-Maçonnerie au croisement des mystiques juives, chrétienne et musulmane.
par Thierry Zarcone

- L'émir Abd el-Kader, un Maître, une voie.
par François-Xavier Tassel

- Alchimie de l'homme parfait dans le soufisme persan
par Claire Kappler

- Le dévoilement
par  Tarek Obdour