N° 73 FRANC MACONNERIE ET CHRISTIANISME

Legende :Cahier N° 73
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Le christianisme Une brève Présentation des neuf points clés par THIERRY MAGNIN
 
«  L'esprit du Christ anime de toujours à toujours l'histoire de la liberté »Spinoza

 Je me situerai ici comme un chercheur de vérité marqué à la fois par les sciences modernes et par l'Évangile et l'histoire chrétienne de quête de vérité. En rappelant qu'il ne faut pas confondre les domaines du scientifique et du croyant mais qu'il s'agit d'articuler le " comment" du scientifique et le " pourquoi " du chrétien. La vérité pour un scientifique se laisse approcher par une méthode bien précise, elle devient une personne, le Christ, pour un chrétien, ce qui situe bien la différence d'approche.

En neuf points clés du christianisme, je tenterai de montrer l'ouverture à la liberté qu'il propose, dans un esprit de dialogue avec la société tout entière.
 
 
I -Premier point
Le christianisme n'est pas, d'abord, une doctrine, il est d'abord l'attachement à une personne, celle de Jésus, le Christ, le Messie, le fils du Dieu vivant, le fils de Marie, la parole de Dieu faite chair il y a environ deux mille ans en Palestine, le crucifié -ressuscité le jour de Pâques, vrai homme et vrai Dieu. Dieu se révèle dans l'histoire des hommes et du monde, depuis la première Alliance jusqu'à l'accomplissement final.
 

II - Deuxième point
" L'Amour plus fort que la mort", voilà la signification de Pâques (passage), la grande fête chrétienne à partir de laquelle prennent sens les quatre Évangiles selon Marc, Matthieu, Luc et Jean, tous les écrits du Nouveau Testament, ainsi que ceux de l'Ancien (ou Premier Testament) relus à la lumière de la Pâques du Christ qui accomplit celle du peuple d’Israël Notons au passage les racines juives du christianisme et sa rencontre avec la pensée grecque.
 
 
III -Troisième point  
Dans la recherche de la vérité, il est d'abord question de l'amour-agapê :
-Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de toute ta force, de tout ton esprit et de toute ton intelligence et ton prochain comme toi-même.
-Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés.
-Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis.
-C'est à l'amour que vous aurez les uns pour les autres qu'on vous reconnaîtra comme mes disciples. -Tout ce que vous faites à ces petits qui sont les frères, à moi que vous le faites.
-Tous ceux qui aiment sont enfants de Dieu et ils connaissent Dieu
Celui qui aime son frère sait qu'il est déjà passé de la mort à la Vie.
-J'aurais beau avoir toute l'intelligence, la foi à déplacer des montagnes, s'il me manque l'amour, tout cela n'est rien (Hymne à l'amour chez saint Paul aux Co, 12)... L'Amour ne passera jamais.
 

IV -Quatrième point
Le christianisme est en quelque sorte une religion qui fait éclater les cadres religieux habituels du mythe et des croyances, ainsi que des dérives de la superstition. L' amour-agapê est accomplissement de la Loi, celle de Moïse. C'est dans une personne, celle du Christ, que le Dieu Amour incarné est vainqueur du Mal, de la mort et du péché (c'est-à-dire de toutes les ruptures d'alliance de l'homme avec lui-même, avec les autres, le monde et Dieu).
 
 
V -Cinquième point
C'est cette présence aimante et vivante du Christ en eux et dans la communauté dont les disciples de Jésus font l'expérience. C'est désormais au souffle de l'esprit de Jésus que s'ouvre le temps de l'Église qui doit conduire l'humanité tout entière vers le royaume de Dieu où l'agapê se vit complètement. L'Église n'est pas un but mais un moyen pour cheminer dans et vers celui qui est Vérité. Comme le dit saint Irénée (1) au Ile siècle: " Dieu s'est fait homme pour que ‘homme soit fait Dieu H. La gloire de Dieu c'est l'homme vivant et la vie de l'homme c'est de voir Dieu. Perspectives énormes pour le sens de la vie humaine, personnelle et collective, de sa destinée et de sa dignité quelle que soit la race, la culture ou la situation sociale.
 

VI -Sixième point
Deux grands dogmes, qui sont comme des balises sur ce chemin de vie et non des obligations contraignantes, auxquelles il faudrait adhérer sans comprendre (un mystère, ce n'est pas ce qu'on ne peut pas comprendre, c'est ce qu'on n'aura jamais fini de comprendre)
 
-l'Incarnation-Rédemption : Jésus, vrai homme et vrai Dieu.

-La Trinité ou la fin du monothéisme solitaire : non seulement Dieu est en relation créatrice d'alliance avec l'humanité et l'univers tout entier mais la relation est constitutive de Dieu, Dieu est relation d'amour total entre le Père, le Fils et l'Esprit, modèle de relations humaines vraies. La relation d'amour gratuit entre les trois personnes en un seul Dieu unique est pure désappropriation, pure pauvreté en ce sens, amour donné, don gratuit. C'est ce que Jésus manifestera par sa passion, notamment dans le magnifique signe du lavement des pieds. Dieu à genoux devant l'homme pour l'ouvrir au pardon, à la guérison et au chemin de la vie. Ce qui est vraiment sacré dans cette perspective, c'est la relation, entre Dieu et le cosmos et l'humanité en particulier, entre les personnes humaines, avec le monde, Nous savons bien du reste que l'homme est essentiellement un être de relations, qu'elles se situent sur le plan biologique, psychique ou spirituel. . Ce sont ces relations " qui nous font être et vivre " !
 

VII -Septième point
Un nouvel éclairage sur la Création et le Salut: du logos des grecs au Verbe de Dieu de l'Évangile de Jean.
Pour les Grecs, les stoïciens notamment, le logos représente un ordre harmonieux du monde, l'ordonnancement logique du monde, le divin. Avec le Verbe de l'Évangile de saint Jean, le logos s'incarne dans une personne, le Christ. Sans oublier la dimension cosmique du Christ que saint Paul rappellera dans ses Épîtres (image du corps notamment).
Ce changement radical apporté par le christianisme apparaîtra comme folie pour les Grecs et scandale pour les Juifs!

Il y a passage également d'une doctrine de salut anonyme et aveugle à la promesse que nous sommes sauvés par une personne, le Christ, mais aussi en tant que personne nous-mêmes (personnalisation du salut). En s'appuyant sur la personne du Christ vrai Dieu est vrai homme, voilà une nouvelle profondeur de la personne humaine marquée par la présence de l'amour de Dieu (Dieu justice des Juifs, du divin lié au Bon, Vrai, Beau des Grecs au Dieu amour, créateur).
 
Le divin n'est plus une structure impersonnelle, mais au contraire une personne singulière, celle de Jésus, l'Homme-Dieu (saint Justin, marqué par le stoïcisme et devenu chrétien, sera pourchassé à mort par Marc Aurèle, dernier grand penseur stoïcien au IIe siècle après Jésus-Christ),
De pair avec ce passage, un nouveau rapport raison-foi s'établit. C'est par la foi que l'homme contemple Dieu (" ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu "). La raison est au service de la foi tout en gardant tout son pouvoir critique. Aussi les raisonnements des philosophes peuvent-ils être alors mis en regard de l'humilité des gens simples, de la pauvreté de ceux qui cherchent Dieu (retrouvant ici la pauvreté au coeur de la tradition juive). Saint Augustin est le témoin le plus connu de cette inversion des rapports raison-foi, grâce à sa conversion qui le fit passer" du dehors au-dedans de lui". Saint Thomas d'Aquin et Pascal, certes reconnus comme de grands intellectuels, feront jouer le rapport raison -foi dans le même sens, comme d'humbles penseurs. D'où une nouvelle sagesse.
 
Saint Paul dans sa Première Épître aux Corinthiens disait: « Alors que les Juifs demandent des miracles et que les Grecs cherchent la sagesse, nous proclamons nous un Christ crucifié [..]. Folie de Dieu plus sage que l'homme. »
Le christianisme devient alors le porte-parole des faibles, des petits, des sans-grades face à l'arrogance philosophique (saint Augustin dans la Cité de Dieu).

Une double humilité surgit : celle d'un Dieu qui s'abaisse jusqu'à se faire homme parmi les hommes (kénose) ; celle du croyant qui renonce à la prédominance de la raison (mais non à son usage!) pour mettre sa confiance dans la Parole, faisant place à la foi, à l'intelligence de la foi.
La philosophie reste importante mais devient servante (critique au sens positif du terme) de la foi.

 
 
VIII -Huitième point
Liberté, égalité, fraternité: la naissance de l'idée moderne d'humanité -" vous avez été appelés à la liberté" (Galates, 5) -liberté et charité.

Le monde grec était fondamentalement aristocratique, hiérarchisé, fondé sur l'esclavage. Le christianisme va apporter l'idée que les hommes sont en fait égaux en dignité (idée inouïe à l'époque) : "il n'y a plus de Juifs, de Grecs, ni esclaves ni hommes libres [...]. Il n’y a que des enfants de Dieu égaux en dignité [égalité] ". Notre univers démocratique moderne en sera l'héritier:
 
-Nous sommes tous frères! (fraternité).

-De plus, l'esprit apparaît plus important que la lettre. Ce qui va ramener le questionnement philosophique et éthique du chrétien à sa conscience éclairée: ouverture à la liberté de la personne humaine. Mais il n'y a pas de vraie liberté sans charité (agapê).
-Reste bien sûr à vivre tout cela, un vrai défi pour tous, Chrétiens ou non !

 
 
IX -Neuvième point
Le salut par l'Amour qui nous promet l'immortalité personnelle.
 
Du destin anonyme des stoïciens à la destinée du christianisme, il y a là aussi un grand pas dans le domaine de la liberté, de la fraternité, de l'égalité. C'est l'amour personnalisant et unifiant qui devient la clé du salut personnel et collectif. Comme le dit Teilhard de Chardin :
« L'avenir de la terre pensante est organiquement lié au retournement des forces de haine en forces de charité [..]. Qu'en face de la passion de détruire, la passion d'unir s'allume en nous plus ardente [...] Aimez-vous les uns les autres en reconnaissant au fond de vous le même Dieu naissant. Cette parole, prononcée d'abord il y a deux mille ans, tend à se découvrir aujourd'hui comme la loi structurelle essentielle de ce que nous appelons progrès et évolution. »

Cet amour plus fort que la mort ouvre une brèche où l'immortalité de la personne humaine tout entière, corps et âme, est considérée à travers la Pâque finale de l'humanité et du cosmos tout entier. C'est l'Apocalypse ou " dévoilement" final, espérance eschatologique vers laquelle le monde est appelé à avancer dans sa diversité, sa croissance et sa recherche éthique mondiale.
 
Voilà un beau chemin de liberté et de libération qui est proposé à tous, qui n'est pas la propriété des seuls Chrétiens et qui permet de vivre dans le quotidien concret de la vie d'un monde à construire au souffle de l'Esprit qui appelle à la liberté!
 
SOMMAIRE du n°73

Préface
- le Christianisme
par Thierry Magnin

Rencontre avec Guy Gilbert.
- Une vie consacrée au témoignage d’amour.
propos extraits de sa conférence à la province de Guyenne Gascogne

Conférence Villard.
- Dieu, personne ne l’a jamais vu.
par Maurice Bellet

Histoire des spiritualités
- Le temps des Sages.
par Bertrand Heyraud

Avant -Propos
par Alain Cano

Introduction
Les rédacteurs du dossier autour de Henri Bastélica

- Des voies du témoignages d’amour.
par Frère Benoît Marie

- Agapé Maçonnique et amour Chrétien.
par Jean-Luc Austin

- Les voies du témoignage d’amour dans l’église orthodoxe.
par Père Philippe Dautais

- La politique et l’économie comme test du témoignage d’amour.
par Christophe Jacon

- Voie et perspective d’amour dans la Franc-maçonnerie.
par Bertrand Douteau

- Franc-maçonnerie, voie initiatique, voie du témoignage d’amour.
par Jean-Philippe Bernard, Fabien Bertrand et Jean-marie Beuzelin

- Vers l’horizon des possibles.
par Alain Cano et Dominique Riboulleau