N° 78 DIEU ET LA SCIENCE

Legende :Cahier N° 78
Legende :Cahier N° 78

1 - Jean STAUNE : « Notre existence a-t-elle un sens ? »
Y-a-t-il des faits objectifs, rationnels, y-a-t-il des démarches fondées sur la Raison qui permettent de déboucher sur un « réenchantement du monde » ?...Y-a-t-il des démarches basées sur la Raison qui permettent de donner crédit à une re-sacralisation du monde et à des conceptions basées sur l’existence d’une transcendance, d’une extériorité fondatrice ?...La réalité se limite-t-elle à ce qui existe dans le temps et l’espace, l’énergie et la matière. La réalité se limite-t-elle à ce que nous pouvons voir, toucher, mesurer, peser, sentir ? Y-a-t-il « quelque chose » d’autre ?...Notre esprit peut-il entrer en contact avec d’autres niveaux de réalité ?...Possédons-nous une vraie liberté. La liberté et le libre arbitre sont-ils une illusion comme le pensent un certain nombre de scientifiques ?...Il est important qu’on puisse démontrer expérimentalement, de l’intérieur de la science, avec toute la rationalité moderne, qu’il y a « quelque chose » qui n’est pas dans le temps, l’espace, l’énergie ou la matière mais qui, pourtant, a un impact sur le temps, l’espace, l’énergie, la matière…Cela montre le caractère « non-ontologiquement suffisant » - pour parler en termes philosophiques - de l’univers, le fait qu’il ne se suffit pas à lui-même, que notre niveau de réalité ne se suffit pas à lui-même…Il y a un lien entre l’évolution des sciences et la question du sacré : l’évolution des sciences redonne une crédibilité à ce qui constitue un des piliers de toutes les traditions et pas seulement les monothéistes, bien au contraire. Ces traditions disent, depuis des siècles, qu’il y a un autre niveau de réalité, que ce soit Dieu, le culte des ancêtres, le Tao ou l’esprit de nature. Il y a un autre niveau de réalité qui est au-delà de l’espace et du temps, de la matière et de l’énergie. Et l’esprit de l’homme est relié à cet autre niveau de réalité.

2 - Bernard d’ESPAGNAT : « La Physique quantique ou la fin de la vision mécaniste de l’univers »

De ses attaches solides avec le milieu naturel, les mers, les bois, les nuits obscures, l’homme d’autrefois faisait dériver très spontanément l’impression d’un certain mystère du monde, qui incitait à la quête du sens…Aujourd’hui, où l’homme est en général confronté à des objets fabriqués, cette incitation n’existe plus. Pourquoi ? Parce que ces objets sont des mécaniques dont le fonctionnement est sans mystère…La raison, qui fait que ce sens, cette impression de mystère et ce besoin d’une quête du sens n’existent plus, est due au fait qu’une certaine vulgarisation des sciences incite nos contemporains à extrapoler cette vision mécaniste à l’Univers tout entier…Il y a eu effectivement un moment où l’on pouvait avoir l’impression qu’une certaine pensée mécaniste était qualifiée pour nous révéler, à long terme, le fond des choses. Il va de soi que, lorsqu’on estime posséder une méthode sûre pour atteindre la Vérité avec un grand V, du coup les autres voies, moins méthodiques, que l’on pourrait imaginer sont rendues peu crédibles. Il est donc assez logique que ces autres voies, les religions, la haute philosophie, l’art, la poésie, le sacré, aient été rangées par beaucoup parmi les vieilles lunes pendant un certain temps. Mais, quand on s’aperçoit que cette fameuse méthode sûre, scientifique, d’accès à la soi-disant vérité du Réel avec un grand R, ne nous donne pas accès en fait à cette vérité-là, alors les autres cheminements, ceux que l’on avait cru devoir écarter, retrouvent de fait un certain droit de cité…L’homme n’a pas trop de toutes ses facultés, rationnelles, scientifiques mais aussi poétiques, artistiques et mystiques, s’il veut continuer à plonger ses sondes, selon l’expression de Baudelaire, dans les profondeurs du réel.
 
3 - Thierry MAGNIN : « L’Incomplétude, une chance pour le physicien et le théologien »

Le réalisme scientifique et la vérité-correspondance véhiculée depuis Aristote en Occident laissent place aujourd’hui à une sorte de vérité-cohérence qui intègre l’incomplétude de toute science, non comme une défaite de la Raison mais comme une condition du progrès des connaissances ! Il y a là un lieu de dialogue entre domaines différents, un point de départ pour une unité de la connaissance qui est une véritable ouverture pour notre société en quête de sens…La science contemporaine nous invite à prendre la mesure de la positivité de cette incomplétude qui apparaît comme la condition même de la connaissance. Il s’agit d’une belle ouverture à la question de la signification et à la place du sujet dans l’exploration du monde auquel il appartient ! Voilà que le progrès au niveau de la connaissance scientifique se traduit en termes de passage de la certitude à l’incertitude, ce qui n’est pas sans renvoyer l’homme à sa contingence et à sa finitude. 


4 - TRINH Xuan Thuan : « La Place de l’homme dans l’univers »

La science semble dépouiller le monde de signification. Est-ce inéluctable ? Non, car la science moderne montre que l’univers a été réglé de façon extrêmement précise pour que la vie et l’intelligence, telles que nous les connaissons, apparaissent. L’existence de ce réglage redonne du sens à notre propre existence et nous fournit ainsi d’autres options que celle du non-sens…La science nous donne accès à la connaissance « conventionnelle ». Son but est d’étudier le monde des phénomènes. Elle est neutre et ne s’occupe ni de morale ni d’éthique. Ses applications techniques peuvent nous faire du bien ou du mal…Elle nous apporte des connaissances mais qui n’ont rien à voir avec notre progrès spirituel et notre transformation intérieure…De son côté, la contemplation a pour objectif notre transformation intérieure et cela dans le but de nous rendre meilleurs et capables d’aider les autres…L’approche contemplative peut provoquer en nous une transformation personnelle profonde de notre perception du monde et de notre façon d’agir sur lui…Ainsi, loin de s’opposer entre elles, la science et la spiritualité (au moins en ce qui concerne le bouddhisme qui est celle que je connais le mieux) sont complémentaires. 


5 - Jiang SHENG : « Se connaître soi-même : une voie vers le ré-enchantement du monde »

Qui suis-je ? Dans la Grèce antique l’oracle de Delphes proposait de « se connaître soi-même ». C’est une difficulté éternelle. Ce qui est intéressant, c’est de comparer deux représentations du corps humain, l’une venant de la tradition chinoise, l’autre de la modernité. Elles illustrent bien les différences d’approche de cette question tout au long du chemin qui mène à la société actuelle…Depuis des centaines d’années, nous avons beaucoup progressé dans la liberté et la libération de l’Homme. Aujourd’hui, nous sommes en face de nouveaux challenges. Ces challenges viennent de la science moderne que nous avons tant aimée. Face aux menaces de la prolifération nucléaire, de l’explosion démographique, des déséquilibres écologiques, de l’épuisement des matières premières, nous avons besoin d’un nouveau paradigme qui puisse nous emmener vers une liberté nouvelle, une science nouvelle.Comment réaliserons-nous ce rêve ? Nous devons faire comme les pionniers de la Renaissance et de l’époque des Lumières : oser défier les idées dominantes, avoir l’esprit plus ouvert, chercher dans les différentes civilisations, surtout la philosophie Taôiste, retrouver le courage, créer une culture nouvelle, une civilisation nouvelle, un Homme nouveau. L’avenir de l’humanité en dépend.  


6 - Ilya PRIGOGINE : « Temps, dynamique, chaos »

Dans une certaine mesure, nous assistons à la fin d’une certaine vision du monde et nous débouchons sur une nouvelle vision du monde, une nouvelle vision de l’homme et de ses liens avec la nature. Si je voulais caractériser cette évolution par un seul mot, je dirais que nous assistons à la redécouverte du temps. La Physique classique voyait un monde déterministe, des lois réversibles. Le monde actuel nous paraît très différent ; il nous paraît rempli de fluctuations, d’instabilité, de bifurcations. Le problème du temps n’est pas seulement un problème de science. En fait, il y a un « paradoxe du temps ». D’un côté, le temps est la dimension essentielle, existentielle de l’homme. De l’autre, jusqu’à tout récemment, on estimait que le temps n’était que dans l’esprit de l’homme et que le temps séparait l’homme de la nature…Le progrès de la science nous amène à concevoir une société dans laquelle nous dépasserons ce stade,…dans lequel nous avons une société élitiste et une société où l’activité créatrice, sous quelque forme que ce soit, est minoritaire. Bien entendu, ce n’est pas seulement un problème de science mais la science est neuve ; les grandes sciences qui aujourd’hui modifient le monde, la science de l’informatique, de l’énergie, la biologie moléculaire, ont été créées par quelques centaines d’hommes…et, aujourd’hui ces sciences interviennent quand même pour modeler l’histoire de milliards d’hommes. Aucun mouvement, que ce soit le bouddhisme, la religion chrétienne ou un autre, n’a jamais eu la dimension de ce mouvement. Alors, étant donné cette amplification énorme au cours des dernières années, je crois que nous ne devons pas désespérer, nous devons rester fermes et aider tous les hommes à cette réalisation d’un nouvel idéal humaniste.